Anderson .Paak, chronique d’un musicien

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2016 serait-elle l’année du Hip-Hop ? Depuis janvier, beaucoup d’artistes, anciennes et nouvelles têtes confondues, balancent de nouveaux projets, albums, mixtapes et collaborations inédites. Dans cette joyeuse vague prolifique, Il y a un nom qui revient à nos oreilles depuis quelques temps, celui du génial Anderson .Paak. Jeune prodige ? Oui, mais ce qu’on sait moins c’est que ce trentenaire présente une histoire singulière et a déjà quelques années de zik et de scène derrière lui. Ce multi-instrumentiste, rappeur, producteur venu d’Oxnard se retrouve au devant de la scène dans le top festival européen de cet été. Et si tu ne connais  pas encore ce gars, cet article est fait pour toi. Attention ! Musique (très) addictive.

Le commencement

1986, Oxnard, CA. Un petit garçon du nom de Brandon Paak Anderson est né. Pourquoi m’attarderais-je sur l’année 1986 ? Tout simplement parce qu’elle a son importance.

Les État-Unis sont en plein boom musical avec l’explosion du hip-hop (East et Weast confondus, pas de clivages ici !). Dr. Dre fait copain copain avec Ice cube, Easy-E et Arabian Prince en nous offrant le projet N.W.A et certains rappeurs commencent à établir des connexions en mélangeant les styles, à l’image de Run DMC. Bref, ce contexte explique pas mal de choses sur la musicalité future du garçon. Bercé par le son des anciens, on soupçonne le boy d’avoir tété le biberon en écoutant les meilleurs. Tiens, ça par exemple :

Une mère d’origine Coréenne, un père mécanicien, trois soeur, voilà la famille d’Anderson. Dans la banlieue d’Oxnard, une petite église rassemblant la communauté afro-américaine est la porte d’entrée musicale du garçon. Il y fait ses armes en apprenant la batterie avec des musiciens gospel expérimentés qui ne tardent pas à remarquer son don pour le rythme.

Derrière cet environnement en apparence épanouissant se cache une situation familiale compliquée. Son père, alcoolique et violent, se retrouve en prison. Un lieu bien disgracieux dans lequel sa mère, addict à Las Vegas,  passe quelques années plus tard pour des revenus non déclarés. Elle laisse un adolescent livré à lui même, même si sa  grande soeur revient à la maison familiale pour s’occuper de lui. Qu’importe, Anderson bidouille, expérimente et produit des sons dans sa chambre. La musique comme exutoire, il faut croire que ça fonctionne.

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© Pawel Zanio

Il décroche un job dans une exploitation de marijuana, se marie à une coréenne (comme par hasard hein) et devient papa tout jeune. Mais les ennuis ne tardent pas à refaire surface. Son employeur met la clé sous la porte du jour au lendemain, laissant sa famille et lui sans domicile.

Vous l’aurez compris, une vie bien remplie et vide à la fois pour un jeune de 25 ans.

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Anderson .Paak homeless. © Lily Mercer (via 2DopeBoyz)

Mais la « routourne» a vite tourné (Frank, ne m’en veut pas, c’est TON euro celui la ! Ah non c’est vrai… désolé) et Shafiq Husayn du collectif Angelenos Hip-Hop Sa-Ra l’embauche comme assistant pour se refaire financièrement, ce qui lui permet de travailler sur son premier album, sous le nom de Breezy Lovejoy. Et là, ça devient intéressant. Il commence à exploiter ses talents de batteur et sa voix. En exclusivité mondiale, nous avons déniché un 3 titres  absent de la discographie donnée sur sa page Wikipédia (oui oui vous ne rêvez pas). Violets Are Blue sort en 2010, en voici un petit extrait dans lequel son flow n’est pas sans rappeler celui de notre cher Doggy Dog.

Celui qui ne se fait pas encore appeler Anderson .Paak sort donc son premier album « O.B.E vol 1 » en 2012. La maturité est déjà là et le son très rythmé, mais le succès n’est malheureusement pas encore au rendez-vous. Anderson compose, et produit même d’autres albums, mais pas que (si vous trouvez le jeu de mot présent dans cette phrase, on vous offre un an d’abonnement au Melting Potes ! Merde, c’es déjà gratuit…). Il s’essaie à la reprise avec brio et sort « Cover Art » en 2013, un opus qui comprend, entre autres, une savoureuse cover des Whites Stripes et leur hymne de stade.

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© okayplayer

Mais il manque quelque chose, une rencontre, un hasard, ou un peu de piston… On va pas se mentir, ça aide ! Anderson fait alors la rencontre de Dr. Dre, rien que ça. Imaginez-vous rencontrer votre idole de jeunesse, le type qui recouvrait en posters les murs de votre chambre et dont vous connaissez la discographie par coeur, ça le fait non ? C’est le coup de pouce qui peut faire décoller une carrière. Il faudrait demander a Eminem, Snoop Dogg ou 50 Cent si cela les a aidé dans leur vie musicale. Je n’y manquerai pas lors de notre rendez-vous hebdomadaire au scrabble club de Plan de Cuques (mon côté marseillais), mais je pense connaitre la réponse.

Breezy Lovejoy devient alors Anderson .Paak et sort deux albums en deux ans, Venice (2014) et Malibu (2016).

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Le gamin est bien entouré… © Amir Aziz

J’ai volontairement fait le choix de m’attarder sur son dernier opus dans la partie suivante car il est, à mon goût, réellement représentatif de l’univers de l’artiste et reflète toute la complexité et subtilité  de sa musique.

La musique de notre pote Anderson .Paak

Bon, dans cette partie, il y beaucoup à dire je ne vous le cache pas. Je vais tenter de vous donner un aperçu de l’univers de l’artiste. Il s’agit, comme l’indique mon ami Hans dans son article sur G-Eazy, d’une présentation subjective et sans prétention (si tu n’a pas encore lu cet article, le lien ici. Mais finis de lire le mien d’abord s’il te plait ! D’abord Anderson .Paak, puis ensuite G-Eazy).

Trois points retiennent mon attention : son identité visuelle, musicale et la qualité de ses performances live.

Anderson .Paak, c’est avant tout une esthétique. Il suffit de regarder la pochette de son dernier album, Malibu, pour que l’intrigue commence : un rappeur… ok. Jouant du piano… hum pourquoi pas. Avec un chapeau haut de forme ? En caleçon et veste en cuir ? Mais où est passé le gangsta rap revendiqué pendant tant d’années par les pionniers ? Est-ce une époque révolue ?

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La fameuse pochette !

La relève existe depuis maintenant quelques années, avec à sa tête Kendrick Lamar, que tout le monde s’arrache, School Boy Q ou encore Tyler the Creator et Jhené Aiko dans un tout autre registre. Ces nouveaux talents, mecs ou nanas pour la plupart très jeunes, ont su se laisser bercer par les anciens et tirer toute la musicalité propre à la côte ouest pour proposer quelque chose de nouveau. On y voit une volonté de s’éloigner de l’image gangster dans laquelle les rappeurs se battaient pour savoir qui serait le plus « badass ». Une évolution tant visuelle que musicale que l’artiste qu’est Anderson .Paak a entrepris dès ses débuts en incluant une dimension acoustique à ses productions.

Petit extrait de Venice Miss Right, et son refrain pop ravageur (Venice, 2014).

Côté musique pure et dure, son Hip-Hop solaire, sans frontières, semble toujours plus proche des origines Afro-Américaines. Justement, Anderson .Paak prend le meilleur de la black music pour la rendre multicolore. Jazz, Funk, Soul, Swing, Rock, Hip-Hop bien sûr, ce qui aurait pu nous donner un joyeux bordel se présente à nous comme un savoureux melting pot (oui, on aime bien ça vous l’aurait compris). L’électronique est également de la partie, mais toujours de manière équilibrée et justifiée.

Allez, on continue avec Life Weight, qui m’a fait monter le son un peu trop fort chez moi. Même s’il n’a pas plu à mes voisins, j’espère que vous l’apprécierez.

Cet extrait vient de « Malibu » sorti en janvier 2016. Le timing était parfait : ses 6 apparitions modestes mais ultra-efficaces sur « Compton », dernière production de Dr. Dre, lui ont  donné une visibilité et légitimité non négligeable pour sortir cette petite bombe. L’album fait de plus en plus parler de lui et on l’annonce déjà dans le Top 5 hip-hop de l’année. Les shows TV se multiplient et Anderson .Paak s’attaque maintenant à l’Europe. De passage à Paris, Canal + en a profité pour l’inviter au Grand Journal avant d’enregistrer un « album de semaine », diffusé en mars dernier. On y voit un Anderson .Paak entouré de son groupe, un brin hipster, The free nationals. C’est d’ailleurs avec ces musiciens qu’il a travaillé en studio pour nous offrir ce genre de chose.

The Season / Carry Me, Live au Grand journal.

À titre indicatif, chanter et jouer de la batterie en même temps, c’est un peu comme si vous essayez de claquer un aerial en surf en mangeant un burger.

Note de Hans : I.Z.Y .

Note de Julien : C kwa ?

Si vous avez pris le temps de visionner cette vidéo, vous remarquerez l’aisance avec laquelle il passe de la position de leader, chanteur/rappeur à celle du batteur déchainé envoyant de gros breaks bien rock pour enflammer son morceau. Ceci m’amène à la troisième force caractéristique de l’univers du garçon, le live.

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Le live je vous dit ! © wineandbowties.com

J’ai mis un bout de temps à écouter l’ensemble de sa discographie, tant ses collaborations et productions sont nombreuses, et j’ai rapidement constaté que ses morceaux étaient avant tout taillés pour le live. Certes, il n’est pas le premier a avoir introduit des instruments acoustiques dans un concert de Hip-Hop (certains pionniers à l’image de The Roots optaient déjà pour ce dispositif dans les années 90) mais le concept du rappeur/batteur marche à merveille.

The Roots, c’est un peu la base, avec le très bon Questlove à la batterie, un classique!

Anderson .Paak se sert de cette double casquette pour multiplier les collaborations et apporter une dimension exclusive à chacune de ses prestations. Il m’est impossible de vous faire une liste de toutes ses participations et apparitions aux côtés d’autres artistes, je vous invite donc à fouiller un peu sur le net comme je me suis régalé à le faire, vous tomberez surement sur quelques trucs sympas. Le dernier feat en date est un live avec TI sur le plateau de Jimmy Fallon, show durant lequel le rappeur d’Atlanta nous offre un couplet tout en technique.

Plus j’écoute cet album et plus je me dis qu’il va tourner en boucle dans ma voiture cet été

À écouter sans modération, Malibu est bien meilleur que son homonyme alcoolisée à l’arrière-goût pourri de noix de coco (désolé pour les amateurs).

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TMTC.

L’œuvre dégage une fraicheur que peu d’artistes de sa génération peuvent proposer au tournant souvent difficile du deuxième album. Peut-être le californien tire-il sa réussite de certaines épreuves endurées, passant par la rue, la décrivant comme une « expérience » ayant forgé son caractère. Ou peut-être est-ce simplement la sincérité d’un homme cherchant à sortir des sentier battus et ne pas rentrer dans un genre uniforme, dans un monde mainstreaml’indépendance musicale peine parfois à se revendiquer.

L’instant j’ouvre mon petit coeur

Choisir son morceau préféré est souvent très difficile et je n’y ai pas échappé. Les sons présentés tout au long de l’article pourraient tous se retrouver dans cette rubrique, mais j’ai fait un choix un peu différent, histoire que vous ne passiez pas à côté de l’une des nombreuses facettes d’Anderson .Paak.

Parking lot est une chanson hybride tout en douceur et légèreté. Je ne me m’aventurerai pas dans une qualification car c’est tout simplement impossible. Elle est ce qu’elle est, fait un bien fou, et dégage une fraicheur venue l’espace qui ne m’a pas laissé indifférent. L’ambiance y est chaude, solaire, il suffit de se laisser guider par la petite guitare du couplet pour se sentir californien.

Anderson .Paak chante ici avec son timbre voilé, un brin mélancolique, faisant ressortir toute sa fragilité.

Côté groove, des « claps » aussi discrets qu’efficaces viennent appuyer un duo basse/batterie impeccablement travaillé. Comme tout bon gimmick qui se respecte, « 1,2,3 Come on you feel me » entre dans la tête en un rien de temps, et il a beau être répété 29 fois dans la chanson, on en redemande.

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C’est bon çaaaaaaa ! © Erik Ian (via Rolling Stone)

Il est venu pour moi le temps de conclure. Comme l’a dit David Lodge : « Le roman est un support inégalé pour représenter la conscience subjective, mais il ne rend pas correctement compte de l’expérience d’écouter de la musique. »

Bon ok je n’ai pas écrit un roman, mon article avait simplement pour but de vous faire partager une découverte musicale et de vous en apprendre un peu plus à son sujet. Ce que je veux dire, c’est que la meilleure manière de découvrir un artiste reste l’écoute. Je vous invite donc à vous exploser les oreilles à coup d’Anderson .Paak tout l’été !

Cordialement !

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Photo à la une © Myles Pettengill

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