Mogwai, le calme et la tempête

mogwai pochette

Quand j’étais plus jeune, je vivais pour le foot. Club, entrainements, matchs, discussions, je connaissais tous les joueurs des grands clubs et des moins grands. Bien sûr, mon canapé et ma télévision n’y échappaient pas et je consommais tout ce qui pouvait se consommer, footballistiquement parlant, en matière télévisuelle. Et puis, il y a eu « Zidane, A 21st Century Portrait » en 2006, que je n’ai pas manqué de dévorer quelques années plus tard. 17 cameras braquées durant tout un match sur celui qui restera un des plus grands footballeurs de tous les temps. Une oeuvre que j’ai beaucoup apprécié visuellement mais pas seulement. J’ai pris une claque sonore. Et ça je ne m’y attendais pas du tout. En cherchant un peu, je vois qu’un seul et même groupe s’est occupé de cette BO. Réfléchie, technique, esthétique, douce et à la fois très brute, elle sonne à l’image de l’homme qu’elle illustre. Ce groupe se nomme Mogwai. Ils ont marqué l’histoire du rock et donné au Post-Rock la part de lumière qu’il mérite. Leur 9ème album studio “Every Country’s Sun” est sorti le 1er septembre 2017. Le Melting Potes en parle. Maintenant.

Le commencement

魔怪

Martin Bulloch, Stuart Braithwaite et Dominic Aitchison se rencontrent en 1995 et créent le groupe sous le patronyme toujours actuel : Mogwai. Un mot cantonais qui désigne les créatures nocturnes , lutins et autres esprits maléfiques venues (ou revenues) bousculé les humains dans leur paisible vie. Ce nom soit disant sans sens particulier colle en fait parfaitement avec l’univers du groupe et même – vous le verrez plus tard – leurs choix de carrières.

La formation initiale se composent alors de :
Dominic Aitchison (Basse) 
Stuart Braithwaite (Guitare) 
Brendan O’Hare (batterie) 
John Cummings (Guitare)

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Mogwai version 2017 où la lambdatitude. Seuls Barry Burns (Claviers, arrivé sur l’album Come On Die Young en 1999) et Martin Bulloch (Drums, remplace Brendan O’Hare) différent de la formation initiale.

Une formation 100% écossaise orientée “rock” qui sort un premier EP nommé Tuner/Lower en 96 qui se fait déjà remarqué par la critique. De l’instrumentale progressive posée sur des patterns de batterie bien fournis et une basse. Ah cette fameuse basse, on en parlera un peu plus loin.

Comme il ne sont pas bien vieux, ils intitulent leur premier album Young Team, sorti en 1997. La maturité de leur son est époustouflante pour une formation aussi jeune. Le “son Mogwai” – pour lequel on les adoubera en porte drapeau du Post-Rock quelques années plus tard – est déjà là. Non, faire des morceaux de 16 minutes ne leur fait pas peur. La distorsion se mêle à la mélodie pour un rendu poétique fascinant.

Si vous prenez le temps d’écouter quelques minutes de ce morceau, le reste de l’article vous paraitra bien plus clair. Remarque : Même s’ils se targuent d’avoir trouvé leur nom de groupe sans véritable signification, l’influence japonaise – visuelle et auditive- est indéniable. 

Dès lors, on cerne le besoin d’experimenter du groupe. Un besoin qui les amène à pousser la distorsion du son et concilier l’inconciliable : La douceur et le brut. Attention, je ne revendique pas la paternité à Mogwai pour cette réussite. Beaucoup de groupe l’ont fait avant. Ils l’ont juste fait – et réussi- à leur manière, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

S’en suit Come on die Young (1999), un deuxième album studio où le groupe explore d’avantage l’alternance en le calme et la tempête. La distinction de ces deux mondes est à la fois floue et terriblement marquée tant les morceaux basculent de l’ombre à la lumière en quelques secondes. Ex Cowboy est un bel exemple en la matière. Introduit par une basse mélancolique, l’auditeur sort vite de sa ballade dominicale et subit le chaos d’un orage déchainé matérialisé par un mur de guitares saturées.

À cette époque, Barry Burns rejoint la troupe et apporte un vrai plus : le piano. Les quelques accords soigneusement choisis donnent à leur son un côté mystique, solennel et leurs donnent de la cohérence. Cela va même jusqu’à la pochette où figure Stuart, référence directe à The Exorcist. Sympa non ?

Confirmation : les années 2000

2003. Mogwai a survécu au bug de l’an 2000 et s’apprête à sortir un quatrième album studio. Happy Song For Happy People confirme la tendance expérimentale du groupe et leur capacité a se remettre constamment en question. En sortant ce disque, Mogwai prouve qu’il est un groupe à l’esprit vif vivant avec son temps.
Vocoder, synthétiseurs, bruitages et autre mélodies électroniques s’affirment dans leur musique après de timides débuts – mais tout aussi concluant – dans Rock Action (leur troisième album sortit en 2001)

Hunted by a Freak est un des morceaux les plus inspirants groupe. Après avoir montré qu’ils étaient capable de faire du White Noise mélodieux, les 5 écossais nuancent leurs productions d’une main de chef d’orchestre. Ils confirment que la saturation est bien un choix éditorial de leur part et non un cache misère technique. Brillant.

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Le guitariste leader Stuart lors d’un concert à Glastonbury en 2014 ©maxresdefault

Mogwai reste discret. C’est un groupe qui fait peut parler de lui (à part en concert) Cette discrétion explique peut être la facette “bourreau de travail” du groupe. En effet, les écossais tiennent jusqu’alors le rythme – que beaucoup de groupes envient – du disque annuel. Mogwai prend l’habitude de sortir EP et compilations – ils sont relativement proche de Joh Peel, journaliste musical britannique connu pour ses John Peel Sessions –  entre deux LP.

En 2006 sort Mr Beast. Un très bon album par la simple présence du chef d’oeuvre Friend of the nightCe morceau est une merveille sonore au style épique dont le groupe à le secret. Et qu’importe si cet album divise certains amateurs du groupe.

Note : Mogwai, “L’ami de la nuit”. Qu’il ne viennent plus nous dire que leur noms de chanson ne veulent rien dire.

Le style épique, caractéristique du groupe, va dominer leur 6ème production studio The Hawk is Howling (2008). Un album tantôt mal perçu par la critique, où certains leur reprochent de tourner en rond, tantôt bien bien reçu par un public (j’en fais partie) qualifiant ce disque d’une redoutable efficacité.

Note : C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures, ou un truc comme ça. 

Version live du titre phare I’m Jim Morrison I’m Dead. La leçon de piano. 

Après tout on peut retourner l’éternel questionnement du groupe de musique à qui on reproche un manque d’inspiration lorsqu’il créer sa musique, celle qu’il sait faire.
Et si l’inspiration tenait du fait qu’il arrivent à rester efficace sans s’éloigner de leur style ?
Et si le fait de se renouveler sans cesse n’était qu’une grande mascarade cachant un cruel manque de créativité ? Ce débat est bien trop philosophique pour être tenu dans cet article, mais il a le mérite d’être posé et vous devez pouvez nous donner votre avis en commentaire.

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Mogwai will never die, but you will

2011 signe un tournant dans la carrière du groupe. Premièrement car leur 7ème album studio est excellent mais pas seulement. Mogwai trouve le nom d’album le plus cool et badass l’histoire du rock en l’intitulant joyeusement Hardcore will never die, but you will. Ok. Et maintenant, on fait quoi ? On se taille les veines avec leur discographie ? Si l’envie vous prend, un conseille : écoutez cet album avant.

Blague à part, Hardcore will never die but you will est un album explosif guidé en grande partie par la basse inspirée de Dominic Aitchinson. Un condensé de ce que Mogwai fait de mieux avec ce petit quelque chose en plus : la pop. Et oui, les puristes auront beau crier au scandale, mais Mogwai donne une once de pop et d’électronique à leur composition. Leur musique devient alors plus accessible

HWNDBYW, une pochette qui signifie beaucoup 

Vous en savez maintenant un peu plus sur l’histoire du groupe. Au fil des années, Mogwai a habitué son public a un rythme de sortie conséquent. 9 albums et presque autant d’EP, plus ou moins bon selon les crus. Rien d’extraordinaire donc. Une histoire de groupe qui marche bien et qui fait plaisir à son petit – devenu grand – public. Gueules, styles, histoire, tout est plus ou moins banal chez Mogwai, sauf leur musique et ce pour quoi elle est parfois composé. On en parle. Maintenant.

La musique de Mogwai

Une instrumentale unique

À l’époque, Mogwai arrive sur le marché du Post-Rock avec de fortes barrières à l’entrée. GodSpeed You Black Emperor! et Tortoise mène le bal des musiques instrumentales/ambient expérimentale d’une main de maitre.

Stuart Braithwaite avoue cependant ne pas venir de cette école mais celle de la noise et des waves 80’s. Avec Sonic Youth et Joy Division comme influence principale, Mogwai réinvente la musique instrumentale en y ajoutant un pathos énorme qui transporte l’auditeur et lui met des images plein la tête. Même s’ils font du rock, l’approche de leurs structures est plus voisine du classique que des interminables – mais très bons – solos de Van Halen.

En clair, instrumentalement parlant, la musique de Mogwai qu’est ce que c’est ?

  • Une basse typique. Le rôle de d’orchestre revient souvent au batteur mais ici c’est Dominic Aitchison. Ses lignes portent les compositions comme jamais. Pour Mogwai, la basse n’est pas un support destiné à remplir le spectre sonore mais bien une réelle machine harmonieuse et mélodique. Dominic introduit, conclu, il alterne entre l’aigus et le grave, fait des « ponts » de l’espace et sature nos oreille de son médiator. En fait Mogwai c’est Dominic.
  • Le calme avant la tempête. Mogwai est imprévisible comme le mauvais nuage que tu vois arriver au dessus de ta tête le dimanche après-midi 2 minutes après avoir enfin mis le nez dehors. Va-t-il te tomber dessus ? Oui ? Non ? Ça dépend, mais la plupart temps c’est le cas. La force de Mogwai réside dans le capacité à violenter l’auditeur par alternance. Maitre de la progression, on se sait jamais à quoi s’attendre à la première écoute.
  • Un wall of noise façon shoegaze. La saturation est omniprésente dans la discographie du groupe – surtout dans les passages dit « tempêtes » – depuis les premiers albums. Par son côté mélodique, elle se rapproche du mur du son pratiqué par les groupe shoeagaze à la différence près que les tempos sont plus lents.
  • Un drum driver . La batterie sert souvent de guide au même titre que la basse. Et oui, dans la musique instrumentale le lead est répartit entre les différents instruments. Ce procédé met sur le devant de la scène des instruments indispensables souvent dénigrés des groupies. Dans les morceaux de Mogwai, la batterie ne tient pas seulement pas la baraque. Elle co-construit le morceau avec les autres instruments du groupes. Qui a dit que les batteurs n’étaient pas musiciens ?

Le côté unique de la musique de Mogwai ne réside pas seulement sur les différenciations qu’on peut trouver entre chaque album. La spontanéité est primordiale dans leur musique. Stuart l’explique souvent en interview, notamment lorsqu’il s’agit de répondre aux questions sur l’avenir du groupe et le positionnement plus drums et électronique.

Nous essayons avant tout de faire les choses de façon naturelle et spontanée. Disons qu’on avait envie de s’amuser avec la batterie, et que c’était l’inspiration du moment. Et si la direction de Mogwai pouvait simplement être de continuer de créer de bonnes chansons, personnellement, ça m’irait très bien.
www.mowno.com

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Je vous plaisante Dominic.

Ainsi, l’omniprésence de synthétiseur sur les derniers opus s’explique simplement par le fait que Dominic (le pianiste) une ribambelle de synthétiseurs ces dernières années. Il devient alors le véritable couteau suisse du groupe.

L’art de la progression

Tout est dit dans le titre. Au fil des années, Mogwai est devenu maitre en matière de progression. Attention, ici progressivité ne signifie pas simplement crescendo ou decrescendo pour le groupe. Leur progression est la structure éphémère qui amène le morceau jusqu’où il doit aller.
Les morceaux les plus progressifs débutent souvent pas une longue introduction, à la basse ou au synthétiseurs. Puis, une superposition des couches s’amorce. Elle précède le grand saut, la claque sonore à laquelle on s’attend ou pas, tout dépend de notre degrés d’expérience dans l’écoute des disques de Mogwai.

Exemple de structure type de Mogwai : You’re Lionel Richie

Finalement, en additionnant  la manière dont Mogwai structure ses morceaux et les sonorité qu’ils produisent on se rapproche du rock progressif. Progression = Rock Progressif ? Pas tout à fait. Si on s’attarde sur l’étymologie le terme vient de Progressive Rock, qui veut dire Rock Progressiste.

Né dans les années 60, ce style se caractérise par l’exploration sonore, l’utilisation d’instruments inédits et à l’abandon des structures traditionnelles qui régissent la musique populaire. En ce sens, le terme colle parfaitement à la musique de Mogwai. Indirectement, ils sont les dignes héritiers des Led Zeppelin, Pink Floyd, Cream, ou encore Magma, pour ne citer que les plus mainstream de l’histoire du Rock Progressif.

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Le groupe français Magma et leur fameux logo

Un groupe à B.O

Ignorée jusqu’a présent, parlons un peu de la polyvalence de Mogwai. Une qualité qui leur a permis de s’extraire du microcosme Post-Rock instrumental pour devenir de véritables créateurs de B.O. Le topic qui m’a servi d’introduction n’est autre les premiers pas du groupe dans le monde de l’audiovisuel et du cinéma.

Mogwai est un groupe qui touche. Pas étonnant donc que certains réalisateurs aient fait appel à leurs services. L’aventure a débuté par ce fameux docu sur le dernier match de Zidane au Real Madrid, référence cinématographique ultime pour tout footeux qui se respecte.

Allez c’est parti pour l’intégrale !

En 2012, Mogwai est contacté par Fabrice Gobert pour réaliser la musique de la série Française Les Revenants. Une réussite tant le propos et l’ambiance de la série collent avec la noirceur et l’opacité du groupe. Pour une fois, les guitares saturées sont laissées de côtés au profit de synthé aux bruits sourds et oppressants. Un EP voit le jour un an plus tard. Le défi est relevé haut la main, mais il faut s’accrocher pour se faire la B.O d’une traite…

Mais la meilleur B.O des écossais est sortie en 2016 et se nomme Atomic. Elle accompagne le documentaire de Mark Cousins sur l’époque nucléaire, uniquement composé d’images d’archives.

Dans cette B.O, Mogwai joue à fond la carte de l’électronique. Des morceaux comme SRAM, U-235, Bitterness Centrifuge le montrent. Par cet album, je trouve que Mogwai digère enfin les influences électronique que certains membres du groupes voulaient explorer. Leur dernier album Every Countrie’s Sun le confirme. Il est le point de convergence entre le Mogwai d’avant et le Mogwai actuel. Comme quoi la balance s’équilibre toujours.

Note : Un documentaire à voir, qui porte un regard juste et nuancé sur la problématique nucléaire. Mark Cousins montre à quel point notre rapport à ce sujet est à la fois cauchemardesque et source de rêve. 

Au final, si les gars de Mogwai tiennent dans temps c’est simplement – outre le talent et le travail –  grâce à leurs choix artistiques. En alternant B.O et albums plus personnels, Mogwai s’épanouit dans deux styles différents. Personnellement, j’affectionne plus leur albums studio que le reste. Mais si fait partie de leur public depuis tant d’années c’est bien parce que j’apprécie leur capacité à constamment se renouveler.

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©Konbini

J’écoute en boucle

Généralement il y a deux catégorie d’artistes dans une bibliothèque musicale. Les éphémères et les constants. En ce qui me concerne, Mogwai fait partie de la seconde catégorie. Difficile de choisir un morceaux car mes favoris sont nombreux. Faisons la part belle au dernier opus, voici Party In The Dark.

Pourquoi ? Simplement car ce morceau sort des sentiers battus par le groupe. De la voix, du vocoder, un refrain qui reste en tête, rien qui ne caractérise Mogwai d’habitude. Pourtant, la patte du groupe est indiscutable. Pour une fois, le groupe se permet une chanson pop déstabilisante, célibataire face au reste de l’album – au même titre que le clip complètement weirdos qui l’accompagne qui dénote lui aussi des us et coutume mogwaiennes -.

En effet, Every Countrie’s sun est une sorte de Mogwai retard. Le groupe revient au fondamentaux qui ont fait leur succès mais ne s’interdisent aucun écart à l’image de Coolverine et Party In The Dark, justement. Le reste de l’album est quant à lui plus féroce. Mogwai, réduit en quatuor suite au départ de John Cummings, sonne plus punchy et spontané. Un retour aux fondamentaux plutôt gagnant pour ce groupe devenu mythique, qui a toujours abordé sa musique sans prétention.

Il est temps de conclure

Hyperproductif, polyvalent, Mogwai prouve qu’il est possible de tenir une carrière sans véritable “raté” dans l’historique. Leur secret ? Être honnête envers eux même et avec leur public.

Mogwai n’est pas un simple rock band. Il est le fruit d’une amitié ou la cohérence passe avant tout. On pourrait presque dire que ce groupe en a influencé beaucoup d’autres par son approche transversale de la musique. Leur performance est autant visuelle que sonore, en témoigne la plupart de leur clip et leurs visuels qu’on ne lasse pas de revisionner.
En fin de compte, on pourrait comparer Mogwai au rapace présent sur la pochette de The Hawk Is Howling. Indépendant, solitaire, il est un animal puissant qui décide lui seul de son itinéraire, peu importe le chemin.

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