Le Shoegaze, les timides qui font du bruit

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22 ans et un come-back . Cela pourrait être le nom ou le scénario d’une série Z. Série Z, comme Super Naze, juste qualificatif au jeu de mot que je viens de faire. Mais non ! Ceci est l’histoire du groupe Slowdive qui, après 22 ans de silence radio revient avec un nouvel album prévu pour le 5 mai.  Une formation que j’affectionne depuis ma plus tendre adolescence et qui fait partie des chefs de file d’une musique intriguante et particulière : le shoegaze. Un style de musique né à la fin des années 80 au Royaume Uni.
Cette actualité m’a donné envie de (re)plonger dans les méandres du genre avec pour seuls objectifs de prendre du plaisir à l’écoute et de ressasser de vieille choses. Pour faire suite aux article sur le post-rock et le garage rock, on va parler du shoegaze, qui comme son nom l’indique ne comporte pas le mot « rock » dans son appellation, mais qui n’en est pas loin pour autant.

Le commencement

Pourquoi Shoegaze ?

Si on prend l’étymologie du mot, on peut le scinder en deux parties. Il est la contraction de « gazing at » qui signifie mater ou regarder, et de « shoe » pour chaussure, ce qui nous donne (et là c’est magique) « Regarder ses chaussures ».
Dans un deuxième temps, shoegaze désigne des groupes à la musique à la fois pop et bruitiste de part sa saturation et ses guitares distordues. Mais on en reparlera en détail un peu plus loin.

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Ça, c’est la vision du shoegazer par définition : chaussures, pedales, guitare et… le sol.

Comme souvent, les médias sont derrières tout cela. « Shoegaze » a été inventé par les journalistes, et relève plus de l’esthétique que de la musique.
Selon certains médias spécialisés de l’époque, ce terme met dans le même panier des jeunes musiciens (souvent très jeunes et même pas majeurs) qui montaient sur scène et distillaient leur musique la tête baissée, à regarder leurs chaussures. Une vision un peu simplifiée que j’éclaircirai un peu plus loin, ne vous inquiétez pas.

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Image prise lors d’un concert de Slowdive après sa reformation. © www.bandwagon.asia

Ici démarre un série d’hypothèses, de rumeurs et de théories pour tenter de comprendre l’attitude de ces mal aimés.
Certains pensent que les musiciens shoegaze étaient de grands timides, d’autres pensent que leur nonchalance reflète un profond narcissisme et un égoïsme pur et dur. D’autres encore pensent que leur posture sur scène est due à la prise de drogue.
Il faut dire qu’à l’époque, on en prenait de la drogue et pas qu’un peu ! Les membres du groupe Spaceman 3, qui a eu une influence majeure sur le shoegaze des années 90 mais aussi l’actuel, dévoilaient ouvertement leur philosophie de vie  : « Prendre de la drogue pour faire de la musique à écouter en prenant de la drogue ».

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Spacement 3 : ©lastfm

Vous l’aurez compris, il s’agit dans tout les cas d’une vision péjorative. Une forme d’incompréhension qui s’installe entre le public et les musiciens.
Mais qui a donc eu cette foutue idée d’initier un mouvement pareil alors que la plupart des auditeurs n’y comprenaient rien ?

L’origine de l’origine, les influenceurs

On ne va pas parler de marketing mais bien de musique. Comme tout bon courant de musique alternatif, le shoegaze a eu son lot de précurseurs. Des mecs (et nanas d’ailleurs) qui en faisaient un peu, mais pas tout à fait. Parmi eux, Sonic Youth est encore de la partie, mais on va s’attarder sur deux groupes emblématiques des années 80 : Cocteau Twins et The Jesus and Mary Chains.

Cocteau Twins est l’un de mes groupes préférés tout styles confondus. C’est bien simple, ça fait 10 ans que j’écoute et je ne me lasse pas de leur musique.
Leurs influences gothic, new wave, cold wave, electronic, post punk, se mêlent pour offrir un ensemble à la fois expérimental et doté d’une cohérence remarquable. Porté par la voix de l’envoutante Elizabeth Fraser, ce groupe est considéré comme la principale source  d’inspiration des grands noms du shoegaze comme Slowdive ou Lush. Ce n’est pas du shoegaze, les morceaux qui pourraient être qualifiés comme tels se comptent sur les doigts d’une main mais qu’importe, ils sont là et c’est l’essentiel.

The Jesus and Mary Chain est un autre « big band » de l’histoire du rock. Il est l’un des groupes emblématique de la décennie 80. L’influence que les quatres britanniques ont eu sur le shoegaze tient autant de leur l’attitude que de leur musique.
Justement leur musique, késako ? Un mélange de saturation et de mélodies pop, piliers de bar de la musique shoegaze.
Leur attitude ? Le genre de groupe à jouer dans le noir total et à tourner le dos à son public pour voir comment il réagit.  L’expérimentation que voulez-vous…
Ces groupes que j’appelle « influenceurs » ont énormément contribué à l’émergence de la première et incontournable VRAIE scène shoegaze dont nous allons parler maintenant.

La triptyque reine : MBV, Ride, Slowdive

Ces noms ne vous parlent peut-être pas et pourtant, ils sont inscrits au panthéon du shoegaze. Nous sommes en 1983 lorsque qu’un dénommé Kevin Shields fonde le groupe My Bloody Valentine (abrégé MBV).

Si vous avez déjà entendu (et non écouté) My Bloody Valentine, vous vous en souvenez probablement. Si vous les avez déjà vus en concert (la chaaaaance) vous êtes probablement sourd.
On ne peut pas oublier le break d’entrée d’Only Shallow et la vague de cordes qui suit une fois qu’on a entendu le morceau. MBV a marqué les esprits de l’époque en proposant un cross-over entre des mélodies pop et des larsens de guitares.

Kevin Shields, le guitariste du groupe, est la tête pensante de la formation. C’est justement en écoutant  The Jesus and Mary Chain que lui vient l’idée de faire évoluer la chose. Il ajoute alors à cette ensemble assourdissant une touche de féminité et de glamour avec la chanteuse Bilinda Butcher. Une peu de douceur dans cette instru’ de brutes.

1988 est l’année du succès pour Mylène Farmer, mais c’est également celle de la création de Ride. Il est le seul groupe de shoegaze  à  entrer dans les top 10 des charts Anglais en 1992 avec leur single « Leave Them All Behind ». Cette chanson de 8 minutes est tout simplement l’hymne du shoegaze. Un « mur du son » (dont on reparlera plus loin) bâti sur un duo basse batterie généreux en breaks et relances en tout genre.

La popularité de Ride a laissé des traces dans le monde rock. Séparés en 1996, ces natifs d’Oxford ont décidé de se reformer (ils se sont donnés le mot avec Slowdive) pour un nouvel album et une tournée qui les amènera, entre autres, au festival de Benicassim 2017 aux côtés des Red Hot, de Kasabian ou encore Bonobo. Ride était, Ride est, Ride sera.

Influencé par Cocteau Twins, Slowdive a teinté le shoegaze de rêve et de mélancolie.
Formé en 1989, ils constituent le versant dream-pop du shoegaze. Leur musique est plus audible que celle MBV, mais ne manque pas de panache pour autant. Le morceau Alison me semble très important pour décrire l’état d’esprit shoegaze.

En effet, le shoegazer est un nostalgique. Il porte en lui une forme de mélancolie qu’il transcrit en musique.
Avec le clip d‘Alison, Slowdive associe image et son pour nous transporter dans le temps. Rien n’est écrit, rien n’est dit, mais on sait que la vidéo fait état de moments passés, d’une insouciance révolue qui habite maintenant l’âme des musiciens.  Vus en concert en 2014, leur prestation n’était malheureusement pas à la hauteur de mes attentes. Comme quoi même les meilleurs groupes ne sont pas infaillibles…

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Le décor est planté. Ici deux options s’offrent à vous. Passer votre chemin sans accrocher au monde du shoegaze ou alors vous laisser porter, et découvrir en détail ce qui fait de cette musique un des courants musicaux les plus intéressants de ces 30 dernières années.

La musique shoegaze

Si le shoegaze divise, c’est en grande partie pour ses caractéristiques sonores. La première partie faisant office d’éducation des basiques, creusons peu la technique et les caractéristiques avec en illustration d’autres groupes plus ou moins connu (à l’échelle du shoegaze, je précise).

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La guitare ou rien

N.B : Je devrais soumettre ce titre à PNL, ça pourrait leur plaire qui sait ?

Le shoegaze se distingue des autres courants du rock alternatif par l’utilisation massive et typique de la guitare. Celle-ci est omniprésente sur la quasi-totalité des morceaux.
Vous souvenez les hypothèses sur l’origine du terme shoegaze, comme quoi les musiciens regardaient leurs pompes ? Ce sont en fait les guitaristes qui regardent leurs pedalboards (pédales à effets) car leur son en est truffé. Moins le son est naturel, plus il est bruitiste et mieux c’est !
Overdrive, distorsion, réverbération, chorus et delay sont les maitres mots des guitaristes shoegazer. Grâce à eux, les groupes obtiennent un son ample et riche en harmonies, presque religieux.

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Le guitariste survolté de Dead Horse One qui…. regarde ses pompes.

Les néophytes sont souvent surpris par ce qu’on appelle « le mur du son ».  Et les haters disent souvent que cette technique sert à dissimuler un manque de technique de la part des musiciens. Faire du bruit et noyer le poisson, voilà ce à quoi se réduirait le shoegaze.

Ce qu’il faut savoir, c’est que ce style est diamétralement opposé au principe de démonstration technique. L’objectif des shoegazers est de chercher LE son, le façonner et le partager haut et fort (surtout fort) avec son public. Les guitaristes sont timides mais leurs sonorités beaucoup moins.
En général les groupes poussent le volume pour de bonnes raisons. Ce « mur du son » construit  n’est pas censé diviser l’auditeur ou le rebuter. Le but est de l’amener à ressentir les ondes. Un procédé qui se rapproche de ce que voulait faire Jimmy Hendrix à l’époque avec son volume sonore important. En fait, le shoegaze c’est une musique qui prend au tripes.

Des voix caractéristiques

En opposition au florilège de guitares, on retrouve des vocals langoureuses et légères. La force du shoegaze réside dans ce contraste entre une instrumentalisation brute et des voix pleines de rêves et de mélancolie.
Sur ce point, on rattache souvent le shoegaze à la dream pop que beaucoup de groupes exploitent également. Les voix dream pop sont douces, suaves, dites murmurées et viennent en quelque sorte s’imbriquer sur la saturation.

En plus, le shoegaze et la dream pop sont une des rares branches du rock alternatif où la parité est de mise. Et oui, ce style de musique fait la part belle aux voix féminines. On parle souvent d’« Heavenly voices ». Des voix tombées du ciel, lyriques, douces et féeriques. Un peu comme le chant des sirènes qui replonge en hiver des Fréro Delavega.

En ce qui me concerne, je trouve ce morceau de Cranes plutôt doux (c’est un groupe formé en 1989, en même temps que les leader du mouvement). Le timbre caractéristique de la chanteuse vient ici apaiser les guitares saturées, ce qui est souvent le cas dans dans ce style de musique. Bien sûr, je parle de manière générale.

Rentrer en détail nous prouverait le contraire, et nombreuses sont les formations à n’exploiter qu’une facette du shoeagaze. Le groupe Bleach par exemple est rattaché au mouvement mais offre une voix féminine plus post punk sur certains morceaux.
Dans la musique, rien n’est figé. Et ceux qui s’enferment dans leur bulle et brident leur créativité sous prétexte qu’elle ne rentre pas dans les jalons du style font, à mon avis, fausse route.

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Lush : une des formation phares du mouvement avec la chanteuse au cheveux rouges, Miki Berenyi.

Plus qu’une musique, une attitude ouverte à d’autres styles

L’esthétique et l’attitude shoegaze se diffusent à travers de nombreux styles connexes. Au delà de la dream pop qui lui est intimement lié, on retrouve des facettes du shoegaze dans des groupes cold-wave, gothic, new wave brit pop et grunge, et là c’est vache, vous allez comprendre.

Trop occupé à regarder leur pédales et leur pompes, les musiciens ont totalement oublié l’aspect communicationnel qu’un public (le grand public) peut venir chercher en concert. Résultat, le shoegaze est resté dans l’ombre du grunge américain et de la brit pop. Oasis, Blur, Nirvana et les big bands des années 90 étaient plus avenants, c’est vrai. Ils parlaient au public eux…
Avec le shoegaze il ne faut pas s’attendre à attirer les foules. Mais bon, le style a su trouver son public, et j’en fait partie. 

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©sargenthouse

Pour revenir sur les frontières du shoegaze, elles sont floues. En témoigne les deux extraits qui suivent.

Adorable est un groupe adorable, ce morceau en particulier. Il se compose d’une alternance entre des passages très pop et des démarrages en trombes portés par deux guitares grasses et survoltées.
La voix du chanteur (un peu teenage) flirte avec celle de Deamon Albarn sur certains accents (lorsqu’on l’entend chanter distinctement, chose rare s’il vous plait). 
Ce morceau est pour moi très intéressant car il reprend certains codes de la Britpop avec un son shoegaze. « A pièce of history » diront certains !

Celui-ci je l’ai découvert en écrivant l’article, et je ne pouvais pas vous en priver. Quelle claque ! Après quelques recherches, j’ai découvert que Pinkshinyultrablast est un groupe russe. Le shoegaze est partout ! Il illustre à nouveau la porosité entre certains styles comme la new wave (les guitares), la dream pop (la voix).
Le morceau Ravestar supreme  colle parfaitement avec la structure d’un feu d’artifice. C’est beau tout le long, et à la fin on en prend plein les yeux avec un bouquet final venu d’une autre galaxie. Je vous conseille de patienter jusqu’à la troisième minute, vous ne serez pas déçu.

J’écoute en boucle

Vous commencez à me connaitre, je n’aime pas sélectionner un seul et unique morceau. Pour le shoeagaze, j’en suis à nouveau incapable et vous partage donc une playlist humblement intitulée « Shoegaze Encyclopedia ». Vous y trouverez près de 450 groupes tous attachés de près ou de loin au genre. De quoi alimenter vos soirées de spleen pour un bout de temps !

Il est temps de conclure

Cette article était un (humble) tour d’horizon de ma vision du shoegaze. Il fait suite aux articles précédents sur le post rock et le garage rock, et j’espère qu’il y en aura d’autres. La question qu’on peut se poser aujourd’hui concerne la survie du genre.

Beaucoup de petits groupes ont repris les codes du genre à tel point qu’on parle d’un revival depuis 2010. Jessica 93, Dead Horse One, Jay Som ou encore DIIV, autant de noms qui vous sont peut être inconnus mais qui distillent actuellement une musique très proche du shoegaze des années 90. Caprice de hipster ou formations durables ? L’avenir nous le dira.
Ce qui est sûr, c’est le shoegaze est à la mode. La preuve, je viens de trouver sur internet une vidéo qui explique quel matériel acheter pour obtenir un son shoegaze.

Oh mince, je viens de faire une ouverture, comme en dissert’. Je ne vais pas terminer la dessus quand même. Ce serait trop scolaire…
Voici donc une vidéo de My Bloody Valentine en 2009 à la route du Rock. Comme le dit si bien l’uploader de la vidéo : « 14 minutes d’enfer sonore et visuel ». Peu de groupe sur cette planète livrent se genre de prestation à part eux… et Swans ! Ça c’est du rock.

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