Le projet Woodkid

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Après Justice, on change complètement de registre avec un artiste qui mélange pop et classique avec harmonie. Si vous ne connaissez pas son nom, ce n’est pas très grave. Woodkid ne se met pas en avant, et son intérêt est purement artistique. Un artiste qui fait de l’art ? Ça attise la curiosité du Melting Potes.
De Lyon à Brooklyn, retour sur le parcours d’un touche à tout hors normes.

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© La Bande Sonore

Le commencement

Yoann, Un jeune français

Woodkid est la signature de Yoann Lemoine, un jeune homme de 33 ans originaire de Tassin-la-Demi-Lune. Un pseudo qui claque sa race que personne n’avait vu sortir du trou du cul du monde.
Je précise que sa mère est d’origine Polonaise, car on ne peut franchement pas le deviner en découvrant son nom.

Yoann est un garçon qui a la passion de la musique, mais qui a suivi un parcours qui ne le destinait pas vraiment à une carrière musicale. C’est l’illustration et l’animation qu’il a choisi d’étudier à l’école d’art Émile-Cohl. Et il était visiblement doué, puisqu’il obtint son diplôme avec les honneurs avant d’aller poursuivre un cursus en sérigraphie au collège de Swindon, au Royaume-Uni.

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Une carrière toute tracée donc, qui fût écourtée par le manque de mouvement que lui procurait le dessin. Le temps de réaliser quelques esquisses pour Sofia Coppola et Luc Besson, et Yoann se tourna vers un art qui lui permettrait de s’épanouir pleinement.

À la rencontre de la musique

Yoann n’est pas entré par la grande porte dans l’industrie de la musique, mais plutôt par les coulisses. Engagé par une boite de production, il réalise quelques clips pour Nolwenn Leroy ou pour ses potes Rémois The Shoes. Parce que les copains, c’est important.

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« C’est mes potos, sûr ! » © Matthew Oliver

Le talent et le bouche à oreille firent leur travail, et le jeune Lyonnais collabora ensuite avec des artistes d’envergure internationale tels que Drake, Rihanna ou encore Lana Del Rey. Ah oui, ça à l’air facile comme ça.
Son travail est remarqué et félicité, il remporte notamment le prix du meilleur réalisateur de l’année au Gala MVPA de Los Angeles et se retrouve nommé aux MTV Awards pour les vidéos de Take Care et Born To Die.

Ses réalisations nous donnent quelques indications intéressantes sur son univers artistique. Sans même entendre sa voix, ou apercevoir sa silhouette, quelques éléments redondants nous donnent un aperçu de qui est Woodkid.
Des visuels très épurés, presque photographiques, où l’image est un instant essentiel. On remarque également un certaine appétence pour le noir et blanc.

Cette période lui donne la connaissance du l’industrie musicale, et lui permet de nouer des liens avec certains artistes, comme avec Lana Del Rey. C’est à croire qu’ils ne savent pas eux-mêmes la nature de leur relation, amis ou amants. Mais ce qui est sûr, c’est que la frontière entre leurs univers respectifs est très proche, et qu’ils partagent la même vision de la musique.

Finalement, je ne vous ai présenté jusqu’à présent que Yoann Lemoine. Woodkid semble être une toute autre personne, qui hérite de l’inspiration et des sentiments de Yoann, et qui les exprime en musique.

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© starzik

Woodkid, le musicien

Woodkid ne s’est pas inventé musicien. C’est un garçon qui a avant tout une formation en musique au conservatoire, avec le piano comme instrument de prédilection. C’est également quelqu’un d’inspiré, par ses rencontres donc, mais aussi par des artistes comme Rufus Wainwright.
Ce monsieur est connu pour avoir notamment repris Hallelujah, du regretté Leonard Cohen, pour le film Shrek. Je sais, mes références sont très recherchées.

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via Spotify

Il signe dès 2008 sur un label indépendant, GUM, mais nous fait attendre jusqu’en 2011 pour enfin découvrir sa première création, Iron EP. Elle est suivie l’année suivante par Run Boy Run, mais son premier album, The Golden Age, n’arrive qu’en 2013.
Pour lui qui aime définir cet album comme une sorte de triptyque son-image-émotion, c’est une sorte d’accomplissement de son projet artistique.

Cette année là est également celle d’une grande tournée, résolument tournée vers la création. Son concert symphonique remarqué au Zénith de Paris et sa représentation d’un nouveau genre sur le plateau du Grand Journal en témoignent.

En parallèle de sa carrière sous les projecteurs, son activité de réalisateur lui permet de générer le flouz suffisant pour continuer de produire en indépendant, et de financer des représentations « fait maison ». Il prend notamment la direction créative de l’album de John Legend, produit par Kanye West, qui est d’ailleurs une de ses inspirations.

C’est alors qu’en 2014, il annonce son retrait de la scène musicale avec une lettre intitulée « Do you love me after all », afin de se consacrer à plein temps à la cinématographie.
Mais comme nous pouvions en attendre de cet amoureux de la musique, il semble être revenu sur sa décision. Du moins, il mêle ses deux attirances en participant à la bande originale de Divergente 2, et en composant la musique du film de Jonás Cuarón, Desierto.

Un autre indice d’un retour, lorsqu’il collabore avec l’artiste JR sur un mini-album l’été dernier. Nils Frahm et Robert De Niro font également partis du projet Ellis, qui traite de la crise de l’immigration. Le nom fait référence à Ellis Island, passage obligé pour les immigrés de la fin du XIXe jusqu’au milieu du XXe siècle.

Nous n’avons donc pas fini d’entendre Woodkid, il nous faudra simplement tendre l’oreille au delà des compositions officielles de l’artiste.

La musique de Woodkid

Iron EP, l’introduction

C’est le premier chapitre de son projet artistique. C’est là qu’on y découvre son univers musical et visuel, même si ses travaux précédents nous donnaient un certain aperçu.

Cet EP commence par le titre éponyme, Iron, dont il a également réalisé le clip. Un style épuré, qui illustre plusieurs représentations d’une guerre mondiale ou d’un tumulte intérieur. Les cuivres et les météores créent un tableau son & image représentatif de la colère, presque de la rage.

C’est aussi l’occasion d’introduire les deux clefs croisées, symbolisant le projet Woodkid, en faisant référence à celles tatouées sur ses avant-bras.
Signe de liberté, de sécurité mais aussi de mystère, la clé fait partie des tatouages traditionnels. Cela peut être aussi un subtil lien avec la musique : la clé de sol. Et là, c’est le moment de dire « Merci Tété ! ».

S’en suit le morceau Brooklyn, une balade musicale voix et guitare comme on les aime. Une balade visuelle également, puisque le clip nous promène dans les rues de Brooklyn. C’est ce qui s’appelle pousser le concept à l’extrême.
Les textes remémorent à l’artiste les bons moment passés dans sa ville de coeur, lui qui se trouve physiquement à Paris à ce moment là.

Une autre composition a attiré mon attention : Baltimore’s Fireflies. Placée juste après Brooklyn, on pourrait s’attendre à un nouveau duo, cette fois voix-piano. Mais il s’avère que cette chanson est une bonne illustration du style de Woodkid.
Une structure progressive, sur laquelle les différents instruments du petit orchestre se mettent en place au fil de la chanson. On atteint un paroxysme très simple, humble, sans fioritures, afin de transcrire une certaine mélancolie.

Ainsi, cet EP est une sorte d’incipit, la porte d’entrée d’un univers un peu difficile à cerner et à comprendre. Les sonorités orchestrales transmettent des sentiments très forts, mais pas très explicites. On sent de la mélancolie, peut être de l’espoir, ou de la tristesse. Et finalement, on se retrouve un peu comme des couillons à ne pas savoir ce que l’on ressent.

C’est peut être ce que recherchait Woodkid après tout, lui qui est fasciné par l’univers de Philip Glass, un compositeur classique minimaliste, notamment connu pour cette musique de film sur-utilisée. L’artiste nous amène à nous questionner sur l’objectif et le sens de son projet, où chacun peut en quelque sorte s’imaginer sa propre histoire.

The Golden Age, la concrétisation

En 2013 sort The Golden Age, l’aboutissement du projet Woodkid. Ce nom est d’ailleurs intimement lié à cet album : Woodkid, c’est le garçon de bois. Celui là même qui change d’état pour passer à celui de marbre, selon les dires de l’artiste.

C’est donc l’histoire d’un garçon qui grandit, qui passe de l’enfance à l’adolescence, ou de l’adolescence à l’âge adulte, on ne sait pas trop. Un temps durant lequel le monde qui entoure ce garçon change, et la perception qu’il en a n’est plus la même. C’est aussi le passage de l’insouciance à l’âge de raison. The Golden Age est un récit, et ce gamin en est le personnage principal.

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© brain

Ce récit débute encore une fois avec la chanson éponyme, qui reprend les codes de l’univers de Woodkid, présentés précédemment. Encore une structure progressive, un petit orchestre, et des sentiments qui s’ajoutent à chaque arrivée d’un nouvel instrument.

Mais le morceau semble être indissociable de son clip, une mise en image de cette histoire, en noir et blanc naturellement. Le titre n’est d’ailleurs pas le même en audio seul qu’en audio-vidéo, une interlude piano-violon venant s’ajouter juste avant l’ascendance de la chanson.
Celle-ci se conclut par une sorte de chevauchée musicale, grâce aux cuivres de l’orchestre et au ride du pick-up dans la vidéo. Autant vous dire que la barre est très haute dès les premières minutes d’écoute.

On retrouve le petit garçon au début du clip de I Love You. Le contexte de la chanson est exprimé en musique et en image, grâce au décor d’église et l’orgue en fond sonore du morceau.
Alors évidemment, le rapprochement avec l’homosexualité de Woodkid est vite fait dans ce titre. Mais après y avoir réfléchit, ça me parait un peu facile, et puis on s’en cogne de son orientation sexuelle. Ici, on est plus dans une forme d’expression de l’amour, dans toute sa complexité.

Cet album comporte une petite spécificité assez sympathique, avec la présence de deux petits entractes instrumentaux. Shadows nous permet de souffler un peu après toutes ces émotions incomprises. On y retrouve des violons, des violoncelles, un accordéon, et une orgue pour un rendu assez spatial, cosmique. C’est aussi l’ouverture d’un nouveau chapitre de l’album.
Falling a la même fonction un peu plus tard dans l’album, mais dans un registre un peu moins rêveur, un peu moins optimiste.

The Golden Age est une création qui s’inscrit dans la continuité de ses travaux passés, puisqu’on retrouve les titres Iron ou Run Boy Run.
Elle est aussi inspirée par des événements très personnels, à l’image du morceau Stabat Matter, qui sort tout droit des souvenirs de Woodkid. Sa mère écoutait la composition de Vivaldi tous les matins, donc forcément ça laisse des traces.

On retrouve également dans cet album des moments assez émouvants, comme le titre Where I Live.
C’est le constat d’une époque révolue et du temps qui passe sans vraiment se sentir capable de faire quoi que ce soit, l’impression de rester statique lorsque les autres montrent le chemin. C’est aussi un rappel à la thématique principale de cet album, le grand saut de la vie qui fait si peur.

The Golden Age est un album très homogène. Il traite d’une thématique assez précise relative au temps qui passe. Woodkid a fait le choix d’illustrer tout ça par l’amour, la colère, la vie, mais également par ses tourments et ses origines.

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© Daniel Patlán

C’est aussi la mise en lumière d’un projet dans lequel la musique et l’image sont indissociables et ne forment qu’une seule entité. Les deux arts s’allient afin de donner plus de puissance aux émotions qu’ils transmettent.
De l’interprétation que Woodkid fait de ses compositions et de notre imaginaire peut naitre des conflits qui compliquent encore l’interprétation que l’on fait de son oeuvre en général. J’ai écouté cet album des dizaines de fois, et je ne saurais le résumer en un seul mot. En gros, c’est le bordel dans ma tête.

Cet ensemble est un choix fort de la part de l’artiste, et on sent qu’il souhaite un résultat tout à fait complet. J’appelle ça du perfectionnisme, et dans le cas de Woodkid, je parle bien d’une qualité.

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Kanye, c’est toi ? © Daniel Patlán

L’instant « J’ouvre mon petit coeur »

Le morceau que j’ai choisit pour cette rubrique est, disons le, assez chelou. Une mélodie réalisée à l’aide d’une flûte traversière un peu modifiée nous transporte littéralement dans l’espace, à la manière d’Interstellar et dans la lignée de Kubrick. C’est Conquest Of Spaces.

Le message de la chanson est pour moi assez flou (pour changer tiens). Le texte est un empilement de métaphores qui, même si elles sont assez explicites, n’aident pas vraiment à la compréhension.

Peut être que tout cela parle d’un amour qui s’éloigne de jour en jour, accentué par des adjectifs « spatiaux » qui rendent un éloignement physique techniquement improbable. Cela se rapporte donc plus à une distance sentimentale grandissante entre les deux protagonistes.
Au final, on ne comprend pas trop, on se sent à nouveau sans cerveau, et Woodkid jubile.

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© Daniel Patlán

Il est temps de conclure

Comprenons nous bien : Woodkid est un projet, celui du réalisateur français Yoann Lemoine. Un projet purement artistique, où aucune composition ne se détache des autres. Il n’y a pas de « tubes », et l’artiste ne souhaite pas que ses créations soient radiophoniques. J’apprécie le geste.

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© Kmeron

On pourrait tout de même faire un reproche à Yoann. L’ambition de son travail et son côté perfectionniste impose de gros budgets de production. Certes, il finance la majorité grâce à ses recettes de réalisateur, mais disons simplement qu’il ne pourra jamais travailler en start-up !

Aujourd’hui, Woodkid n’est pas enterré, loin de là. Mais il semblerait que la réalisation soit aujourd’hui la priorité de Yoann, lui qui souhaite faire un long-métrage. Ce garçon fait preuve d’une polyvalence rare, et nous garderons un oeil sur ses projets futurs.

 

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© The Talks

La photo d’en-tête est empruntée à © Purebreak ! Et vous pouvez nous suivre sur Facebook et Instagram, histoire de nous encourager kwa.

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