Picasso et sa colombe : leur combat pour la paix

histoire colombe picasso

C’est parti pour entamer la catégorie sur la culture artistique. A croire que chaque nouvel article est l’objet d’une nouvelle catégorie. On va finir par vous perdre ! Aujourd’hui, on parle de Picasso, artiste qui me tient à cœur. Tellement que je suis prêt à écrire sur lui, à vous partager mon admiration pour le gars alors que je n’ai plus d’ordi pour taper l’article. Donc ça sera écrit façon nouvelle génération, avec le téléphone. J’ai mis mon nez dans les livres de la bibliothèque d’art de ma future ancienne école à Singapour, et j’en ai trouvé un sur la relation de Picasso avec la paix et la liberté, et qui arborait sa colombe en couverture. Bingo.

Un investissement politique progressif

Avant toute chose, il faut savoir que l’investissement politique de Picasso dans ses oeuvres est un sujet qui est étudié depuis assez récemment, et l’un des derniers angles d’attaque de l’œuvre de ce charmant homme.
En effet, à cause de son tempérament extraverti, ses contemporains qui ne connaissaient pas forcément ses opinions politiques avaient du mal à comprendre la portée politique de ses œuvres d’après la Seconde Guerre Mondiale. Car c’est à cette époque qu’il s’est rendu compte que l’œuvre artistique pouvait aller au-delà de la performance picturale, et pouvait être lue comme un livre qui présente des idées.

De la sympathie pour les anarchistes Barcelonais

Ses premières opinions politiques datent de la guerre hispano-américaine de 1898. Vous aussi vous découvrez cette guerre ? En quelques mots, cette guerre a été la guerre d’indépendance de Cuba, soutenue par les USA alors que l’empire colonial espagnol perdait de se superbe. Au final Cuba a signé son indépendance, et l’Espagne a du céder les Philippines, Porto Rico et Guam aux Etats-Unis.

Donc les soldats espagnols rentrent au pays la queue entre les jambes, dévastés par cette guerre. Picasso qui était né en 1881 avait l’âge d’y aller, mais il avait pu compter sur son oncle pour lui payer les faibles frais d’exemption. Voir tous ces hommes meurtris dont il aurait pu faire partie lui provoqua des questionnements sur le régime en place.
Ça lui valut une sympathie pour le parti libertaire radical et une intégration aux cercles anarchistes de Barcelone. Il y développa son sens du partage des possessions.
A cette époque il est en pleine période bleue (1901-1904), et les gens qu’il peignait appartenaient pour la plupart à la marge de la société espagnole, composée de parias, de pauvres, d’opprimés et de faibles.

picasso le mendiant et l'enfant
Une des oeuvres les plus connues de sa période bleue, « Le mendiant et L’Enfant ».

Arrivée à Paris et son apolitisation

Puis en 1905, il déménage à Paris et entame sa période rose (1904-1906). Il n’abandonna pas de suite sa sympathie pour l’anarchisme, puisqu’on retrouve dans ses collages cubistes de 1912-1913 des revues anarchistes.
Malgré son appartenance aux traditions socialistes et anarchistes du 19e siècle incarnées par Tolstoï, Ruskin ou Morris, Picasso n’affirme pas ses opinions politiques. Influence de ces socialistes qu’on retrouve pourtant dans ses travaux cubistes qui montrent son enthousiasme pour les objets artisanaux et les traditions artisanales africaines.

les demoiselles d'avignon picasso
Sa celebre toile « Les demoiselles d’Avignon »
masue africain
Et un masque africain. Qui osera ne pas voir la ressemblance ?

Compliqué de ne pas faire le rapprochement entre les masques africains et les visages des demoiselles d’Avignon. Rapprochement qu’on peut aujourd’hui faire avec les trois auteurs socialistes cités précédemment, depuis qu’on sait qu’il adorait les lire. Pourtant Kahnweiler dira de lui pendant les années 20 que Picasso était l’homme les plus apolitique qu’il n’ait jamais connu.
On comprend son avis radical quand on sait qu’en 1917, pendant les révolutions russes qui menèrent au communisme de Lénine, Picasso avait 37 ans. Âge d’une maturité politique normalement, doublé de son attachement pour le socialisme, il était étonnant qu’il ne se prononce pas sur le sujet.

Le tournant de la Deuxième Guerre Mondiale

Mais, il faut bien un « mais ». Même si les mets de mémé son mes mets merveilleusement adorés, je me sens libre de dire « mais ». Mais, donc, arrive 1937. Hitler est au pouvoir en Allemagne, ça commence à déconner grave. Et en Espagne la guerre civile fait rage entre les républicains et les nationalistes de Franco. Le problème, c’est quoi ? C’est que cette petite fiotte de Franco a le soutien des fascistes et des nazis. Et que ce petit kiki d’Hitler a décidé de bombarder Guernica, en soutien à Franco.

Picasso est touché en son âme, et peint la célèbre toile « Guernica », qui est une protestation symbolique contre la brutalité et l’obscurité de la guerre. Suite à cette œuvre, alors qu’il n’est pas encore investi politiquement, il commence à prendre conscience de l’importance de son engagement contre les dictatures fascistes et nazi, après la mort de ses amis détenus par les nazis.

guernica de picasso
Le tournant de sa vie politique, symbolise par « Guernica ». C’est une des premières, si ce n’est la première fois qu’il utilise la grisaille comme un élément aussi important. Cette grisaille a trois but : faire ressortir les autres formes, jouer sur la symbolique du blanc et du noir, et enfin rappeler les photos des journaux alors en noir et blanc. Ca souligne bien sa volonté de rajouter un message engage.

Sa relation avec le Parti Communiste

C’est ainsi qu’en 1944, lors de la libération de Paris, le général de Gaule se fait acclamer dans les rues et les gens s’embrassent de partout.
Le Parti Communiste, porté par le succès des soviétiques et leur implication clé pendant la Deuxième Guerre Mondiale, fait un tabac et intéresse énormément de monde. Parmi eux, les intellectuels séduits par le Marxisme qui comptent évidemment Picasso.

Sauf que notre copain aux yeux noirs n’était pas le genre de gars qui disait oui à tout ce que pouvait affirmer le Parti Communiste, malgré son attachement pour ce parti puisqu’il restera membre jusqu’à sa mort en 1973.

realisme socialiste muraz
Voilà la gueule des oeuvres que l’URSS désirait. Celle-ci est de Muraz. C’était le réalisme socialiste et Picasso y était fermement contre.

En effet Picasso était très investi dans le communisme, et affirmait son soutien aux prolétariats en étant un des plus importants donateurs du parti. En témoigne son don d’un million de francs à des mineurs du Pas-de-Calais. Mais ça ne l’empêchait pas de s’opposer à certains actes des soviétiques.
Par exemple, alors que la Guerre Froide avait commencé, les deux blocs s’attribuaient des courants artistiques. Pour l’URSS c’était le « réalisme socialiste », imposé par les soviétiques dans les pays communistes, et qui consistait à peindre la réalité sociale machin bidule. Picasso était fermement contre le fait d’imposer un art. Tout comme il s’opposait à l’invasion des Soviétiques en Tchécoslovaquie en 1968, ou à la répression de la révolution hongroise de 1956 contre le communisme.

Son combat ultime : La paix

Au final vous comprenez bien que son combat n’était pas forcement le communisme, qui était la politique qui se rapprochait le plus de ses convictions, mais bien la paix. Après la Deuxième Guerre Mondiale, il devient un activiste de la paix,  militant pour l’égalité, les droits de l’Homme, et combattait le fascisme en Espagne, les discriminations, les persécutions et la faim. Il était en fait sur tous les fronts.

Non à la guerre, c’est pas bien la guerre

Alors que la Guerre Froide faisait rage, Picasso ne combattait pas seulement la scission Est/Ouest, car sa vision allait au-delà de la bipolarité soviétique/occident, et la Guerre Froide n’est pas le seul conflit de cette époque. Il y a eu la Corée, le Vietnam, l’Indochine, et j’en oublie probablement. Mais sa plus grande douleur résidait dans le sort de ceux qui avaient subi la Guerre d’Espagne et qui avaient dû fuir leur pays pour s’éloigner du fascisme.

Monument aux espagnols morts pour la France
« Monument aux espagnols morts pour la France »

Ces espagnols migrèrent en masse vers la France, mais aussi vers le Mexique, et s’entassaient dans des mauvaises conditions dans des camps pour réfugiés. Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?
Picasso exprima sa réflexion et sa tristesse pour son peuple dans ses oeuvres, notamment dans « Le Charnier » ou dans « Monument aux espagnols morts pour la France ».

le charnier picasso
« Le Charnier »

Son investissement pour l’égalité raciale et contre les persécutions

Eh oui, Picasso a aussi apporté son soutien aux africains, aux musulmans et aux juifs. Il s’est en effet positionné contre la peine de mort aux USA (qui avait tendance à buter plus d’afro-américains) ou contre l’apartheid (qui ne l’aurait pas fait me direz-vous, ben il suffit de regarder dans le passé pour voir qui ne l’a pas fait).
Pour continuer sur le sujet des noirs, c’est Picasso qui a créé l’affiche de Présence Africaine en 1957 pour le 1er Congrès  des Écrivains et Artistes Noirs. En gros, c’était une chouette type.

1er congres des ecrivains et artistes noirs
C’est lui-meme qui a dessine cette belle lithographie pour le 1er Congrès des Écrivains et Artistes Noirs.

La colombe de la paix et les congrès de la paix

D’abord si vous le voulez bien, pour éviter toutes les confusions que certains peuvent avoir, les pigeons et les colombes font partie de la même famille d’oiseaux, les columbidae.
De plus il est très difficile de distinguer une colombe d’un pigeon. Il est classique de dire que les petites espèces sont les colombes et les plus grosses sont les pigeons. Mais ce n’est pas systématiquement appliqué.

Son histoire avec les colombes

Le père de Pablo, José Ruiz Blasco, était aussi artiste, et adorait peindre des pigeons. Il était connu sous le nom du Palomero, l’éleveur de pigeons en français. Et c’est grâce à ces pigeons que Picasso a appris à peindre, car c’était selon son père un des meilleurs exercices pour entrainer sa capacité à intégrer les proportions. Ils vivaient à Malaga, et alors que les soeurs de Picasso jouaient sur la Plaza de la Merced, il dessinait les pigeons avec un bâton dans la poussière.

Montrant un talent exceptionnel pour la peinture, il commença à avoir une petite renommée. Mais ce n’est pas pour autant qu’il abandonnait son amour pour les pigeons, et peint en 1901 « Enfant tenant une colombe« . C’était pendant sa période bleue.
À noter que dans le titre espagnol, il parlait de Paloma. Or paloma veut autant dire colombe que pigeon.

"Enfant tenant une colombe"
« Enfant tenant une colombe »

Vous voyez d’où je veux en venir ? La colombe et le pigeon c’est pareil dans la tête de Picasso. Point. Pas de truc en plus, du genre : « ouais on a tous cru comme des cons que c’était des colombes qu’il dessinait alors qu’en fait c’était des pigeons, on est trop des pigeons ». Non, c’était en effet des colombes. Mais aussi des pigeons. Et pour montrer que son amour pour les pigeons/colombes c’était pas du pipo, il a appelé sa fille Paloma.

L’histoire de la colombe de la paix

C’est ainsi que jusqu’en 1949, Colombe continue de peindre ce bel oiseau, et bien après d’ailleurs. Mais je parle de 1949, et pas pour rien. Car en 1949, Aragon va chez Picasso et lui demande de lui filer une illustration pour l’affiche du Congrès Mondial de la Paix de Paris. Picasso lui dit d’aller fouiller un peu par là-bas, et Aragon tombe sur la lithographie d’une colombe. Il voit de suite le potentiel d’une telle image, et le soir même à 17h l’affiche du Congrès Mondial de la Paix trônera fièrement dans les rues de Paris avec une petite colombe.

colombe paix picasso
La première, pour toujours gravée dans le coeur.
congres mondial de la paix paris
Et l’affiche du premier congres de la paix de Paris.

À l’époque la colombe n’est pas le symbole de la paix, puisqu’elle le devient grâce à ces congrès. Mais elle avait quand même une valeur symbolique dans de nombreuses cultures. C’est le Saint Esprit, c’est l’innocence chez les Egyptiens, c’est la longévité et le calme chez les chinois.

Mais Aragon, comme tout bon monsieur qui en connait autant en ornithology que nous, croit que c’est une colombe. Car elle est blanche. Et il croit aussi que c’est Picasso qui l’a peinte. Eh bien non l’ami, c’est en fait un cadeau de Matisse, qui avait filé à Picasso quatre lithographies de pigeons milanais en lui disant que ça ressemblait plutôt pas mal à ce qu’il faisait. Bien joué.

Les congrès de la paix portés par leur symbole

L’histoire fit le reste, et la colombe de Picasso fut célébrée partout dans le monde comme le symbole de la paix, alors qu’on a totalement oublié qu’elles avaient été dessinées pour les différents Congrès de la Paix. Je dis elles ? Ah oui j’ai dit ça ? À juste titre en fait. Car il n’y en a pas qu’une des colombes de la paix. Il y en a une sacrée chiée. Car il y a eu pas mal de Congrès de la Paix, et qu’à chaque congrès, Picasso leur dessinait une nouvelle colombe.
Et ses dessins de colombes ne se sont pas cantonnés aux Congrès de la Paix. Je pense par exemple à « Le Visage de la paix » de Paul Eluard.  Profitez, avant de conclure je vous fait une petite sélection. C’est cadeau :

I

Je connais tous les lieux où la colombe loge
Et le plus naturel est la tête de l’homme.

II

L’amour de la justice et de la liberté
A produit un fruit merveilleux
Un fruit qui ne se gâte point
Car il a le goût du bonheur.

III

Que la terre produise que la terre fleurisse
Que la chair et le sang vivants
Ne soient jamais sacrifiés.

Extrait du poème Le Visage de la Paix de Paul Eluard. Vous pouvez retrouver la suite ici.

le visage de la paix picasso
L’illustration par Picasso du poème d’Eluard.
congres de la paix de vienne
L’affiche du Congrès de Vienne.
L'affiche du Congrès d'Issy
L’affiche du Congrès d’Issy les Moulineaux.
L'affiche du Congrès de Moscou histoire colombe picasso
L’affiche du Congrès de Moscou.

Voilàààààà c’est fini

Au final on se rend compte que Picasso était un artiste qui au-delà de ses oeuvres devenues légendaires, militait pour ce qui lui semblait juste, et contre ce qui lui semblait injuste.

C’est con à dire, mais ça explique certaines choses qui ne sont pas encore très connues sur lui. On connaissait son cubisme, ses diverses périodes, ses relations avec les femmes. Mais on n’avait pas encore décelé à sa juste valeur son impact sur le monde. Maintenant c’est fait, non ?

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