Le haïku, porte d’entrée à la beauté du monde

histoire du haïku

Bon je crois que vous le savez maintenant, on adore tout ce qui touche à la culture japonaise. Et puis ça fait pas de mal de faire une pause dans nos articles mode, qui sont mécaniquement portés sur la consommation, pour s’intéresser à la philosophie zen de nos potos nippons. Aujourd’hui on parle de haïkus, c’est poèmes courts en 3 vers de 5, 7 et 5 syllabes qui se lisent en un souffle, symboles de la culture traditionnelle japonaise. Histoire de bien commencer, et pendant tout l’article (dès que j’évoquerai un auteur), je vais distiller des petits haïkus. Ça sera mon petit cadeau, puis ça vous permettra de respirer un peu :

Le cri des cigales

vrille la roche –

quel silence !

Matsuo Bashô

L’histoire du haiku

Comme d’habitude, vous connaissez le topo, on va d’abord commencer par s’intéresser à l’histoire du sujet qui nous intéresse. Alors dis-moi Jamie, ça a commencé comment le haïku ?

Tout commença avec le tanka et le renga

Eh bien Fred, tu vas pas me croire, mais le haïku en tant que tel n’est pas si ancien. Eh oui, il ne date en fait que de la fin du 19ème siècle. Enfin c’est un peu plus complexe que ça, mais laissez-moi vous expliquer, je vous jure ça sera clair comme de l’eau de roche après ! En réalité, même si le terme haïku n’a qu’un peu plus de 100 ans, le poème court japonais date de très longtemps. En témoigne le Man’Yôshû (“Recueil des dix mille feuilles”), la première anthologie poétique publiée dans toutes les bonnes libraires en 760. A l’époque, on appelait ces poèmes courts les tanka, qui dérivaient en fait des chants et incantations pour les déités japonaises.

Man'Yôshû
Le Man’Yôshû en question. Joli nesspa ?

 

Il y a plusieurs éléments qui nous font dire que ce sont eux les ancêtres des haïkus : d’abord, ils étaient courts (5 vers de 5-7-5-7-7 syllabes). Et en plus ils devaient faire référence aux saisons et à la nature, dans la veine du shintoïsme. Et devinez quoi, les 3 premiers vers, dont la structure est la même que celle du haïku, s’appelaient hokku. Vous sentez la ressemblance ? En plus c’était dans cette partie qu’on devait évoquer la saison et la nature. Puis vint le renga, très apprécié dans les cercles aristocratiques, qui consistait à enchainer des tanka, à tour de rôles. Le premier participant lançait un hokku (5-7-5 syllabes) qui donnait le ton au poème, puis le second répondait en 7-7 syllabes, ainsi de suite pendant 36, 72, jusqu’à plus de 100 poèmes !

tanka
Un tanka illustré

Le haikai-renga, derniere étape avant le haiku

Mais ces poèmes étaient l’apanage de l’aristocratie de l’époque. Et ce jusqu’à la prise du pouvoir au 17ème siècle par les shogun Tokugawa, grâce à laquelle les cartes furent rebattues et les marchands devinrent la nouvelle bourgeoisie. A l’instar de la révolution française qui entraina son lot de bouleversements en art et en littérature, cette révolution a vu naitre le haïkaï-renga, ou dans une langue plus familière, l’enchainement de poèmes comiques. En fait c’était pareil que le renga, mais en plus déconnant.

haiku
J’ai trouvé cette photo jolie. C’est un haïku sur une pierre. Voilà.

Tant et si bien (expression non nécessaire mais agréable grâce à son rythme lapidaire) que le hokku, qui restait le premier verset de l’enchainement de poèmes comiques, devint très rapidement le petit préféré de messieurs les poètes. Et comme les corses, le hokku avait des envies d’indépendances, qu’il réalisa en s’émancipant et en choisissant le doux nom de haikai-hokku. Et si vous êtes adeptes des jeux de mots reposant sur les contractions pourries, vous n’aurez pas besoin de moi pour comprendre pourquoi Masaoka Shiki donna le nom de haïku à ce petit poème au 19ème siècle. Le haïku est donc né, mais ça faisait déjà belle lurette qu’il caracolait dans le top des charts.

Des îles

des pins sur les îles

et le bruit frais du vent

Masaoka Shiki

De l’ère d’Edo à aujourd’hui

Théoriquement vous êtes un peu plus au point sur les haïkus qu’au début de l’article. Mais avant d’être des pros du haïku (oui c’est le but de cet article, vous devez devenir les premiers de la classe de haïkus), il va falloir vous parler de son évolution  au travers des âges.

Basho, Buson et Issa, les vrais savent

Le haïku a connu ses 3 plus grands maîtres pendant l’ère d’Edo (1600-1868), durant laquelle le Japon vit replié sur lui-même et totalement isolé de toute influence occidentale. Cette phrase était si longue que j’ai dû mettre un point avant de parler des 3 grands maîtres : il y a donc eu Matsuo Bashô, Yosa Buson et Kobayashi Issa. Honneur au premier, parce que je l’ai décidé.

temple
Les temples de l’ère d’Edo

Bashô est donc un poète voyageur, adepte du zen qui a mené une vie itinérante à travers le Japon, toujours accompagné de ses nombreux disciples. Faut dire qu’il fut le premier gourou du haïku, en fixant des règles strictes : la règle évidente des 5-7-5 syllabes, la présence de kineji (mot de césure qui est censé suspendre la respiration du lecteur), la présence du kigo (mot saison pour marquer les circonstances du poème), et d’autres notions telles que la sincérité, la légèreté, le wabi (la simplicité), le sabi (la beauté de la nature) et le fueki-ryûko (l’équilibre entre l’éternité et l’éphémère).

basho
Bashô, ce bogoss

La rosée blanche –

n’oublie jamais

son goût de solitude !

Matsuo Bashô

Vous aurez donc compris que s’il faut n’en retenir qu’un, c’est bien lui. Quant à Buson, il était peintre et poète, et son mantra était d’évoquer la beauté de la vie sans avoir besoin de s’appuyer sur une quelconque culture philosophique. Il avait dans l’idée d’exprimer une perception non verbale de la vie grâce à la puissance de l’image. On sent l’influence du peintre. Enfin, Issa était lui aussi un poète itinérant et son truc c’était de mettre en lumière l’impermanence de notre condition d’être humain, et d’exprimer cette souffrance. Un peu moins joyeux.

buson
Buson était donc peintre, aussi

Bruine de juin –

le sentier

s’est évanoui !

Yosa Buson

Pèlerinage aux tombes –

le vieux chien

montre la voie

Kobayashi Issa

Kyoshi et le Hototogisu

On en arrive à la fin du 19ème siècle, le haïku ne s’appelle pas encore haïku, et le haïkaï est d’une autre époque. Il faut dire que le Japon vient de s’ouvrir au reste du monde avec la restauration de Meiji (1867), et automatiquement tout ce qui évoque la tradition et le passé est sur la pente descendante. Jusqu’à ce que Masaoka Shiki, l’inventeur du mot haïku s’intéresse à Buson et n’invente la philosophie du “croquis d’après nature”. Il réveille à nouveau le haïku, mais meurt entre temps, à 35 ans. Merde c’était pas prévu. Mais quand la vie a décidé une chose, elle l’exécute.

Masaoka Shiki
Masaoka Shiki, le gangster

C’est ainsi que Takahama Kyoshi reprend le flambeau et achève la réforme qu’avait entamée Shiki. Il est pour l’observation objective de la nature, et prend la direction en 1898 de la revue Hototogisu (Le Coucou), fondée par Shiki. Il poursuit si bien le travail de son prédécesseur que cette revue donnera son nom à un mouvement littéraire durant l’ère de Jaishô (1903-1926), composé d’haïkistes tels que Kawabata Bôsha, Sugita Hisajo ou Maeda Fura.

Hototogisu
La revue Hototogisu

 

Premier printemps –

la pluie perle

sur les branches encore nues

Takahama Kyoshi

Le calme discret des kakis

absorbe le soleil

au plus profond

Maeda Fura

Dans l’horrible foule

mon cœur s’est brisé

à la vue des lys innocents

Sugita Hisajo

Comme si elle était mon âme

Elle s’épanouit, la fleur de magnolia

Je me sens mieux

Kawabata Bôsha

Les anti-traditionalistes et les contemporains

Alors que Kyoshi conserve les influences traditionalistes du haïku, un des ses potes, Kawahigashi Hekigotô, abandonne le mouvement Hototogitsu pour fonder un groupe anti-traditionaliste. Il s’inspire de l’occident et lâche l’objectivité face à la nature pour y préférer la subjectivité, l’expérience directe et le vertige du mystère de l’existence humaine. Son mouvement prend de l’ampleur et gagne en popularité, jusqu’à ce que Nakatsura Ippekirô invente le haïku de forme libre, qui rejette toute contrainte de rythme, de nombre de syllabes et de mot saison. Le haïku devient alors un support qui puise ses inspirations dans ce monde en mutation.

Nakatsura Ippekirô
Une haïku de Nakatsura Ippekirô

 

Puis, la guerre. Et là, comme dans toute guerre, le cerveaux se sont mis sur pause. Le pouvoir décida de punir les anti-traditionalistes, et en arrêta en 1940 pour “entrave à la sécurité de l’État”. L’horreur amenant l’horreur, Hiroshima et Nagasaki mirent à leur insu un terme à la guerre. Le haïku refit surface, c’est à des moments comme ceux-là qu’il est le plus nécessaire. Depuis il s’est exporté, il ne se parle plus seulement en japonais, et traite de choses telles que le désordre urbain. En gardant bien sûr son œil si particulier.

Le vent violent du soleil

vibre encore

dans la voix du coucou

Kawahigashi Hekigotô

Pleuvent les pluviers dans la nuit –

si froide

les mains de celle que j’aime

Nakatsura Ippekirô

Dans les yeux des fées

descendues sur la ville

le vide

Kimura Toshio

Pourquoi c’est si cool alors ?

Ça y est, vous savez pas mal de choses sur le haïku maintenant. Mon travail de documentaliste est enfin terminé, on peut donc passer aux choses sérieuses : parler de notre interprétation du haïku. Essayer de décrypter ce bonheur qu’il arrive à irradier à travers nos corps. En avant !

Une ode à la nature et au temps qui se répète

Si vous avez lu le même article que celui que je suis en train d’écrire, ce qui est fort probable si vous lisez ces mots, vous avez pu lire quelques haïkus. Et il me semble qu’une chose se démarque fortement : l‘ode à la nature et au temps qui se répète. Ce que je veux dire par là ? Le haïku s’inscrit comme je vous l’ai dit dans l’amour que peuvent avoir les shintoïstes pour la nature, à qui ils donnent une âme. La nature est omniprésente, car c’est elle qui campe le décor de notre vie. On a une pensée émue pour quelqu’un ? Cette pensée est forcément liée à l’endroit où on se trouve. Qui n’a jamais ressenti cet amour infini pour une personne pendant une balade nocturne au milieu des arbres endormis ? Le décor a une incidence sur nos états d’âme et il faut le chérir pour ça. Car il est intimement lié à notre bonheur.

arbre
J’aime les arbres dans la nuit

Les japonais en sont si conscients grâce au shintoïsme qu’ils en viennent à chérir chaque instant poétique qu’offre la nature. L’éclosion des fleurs de cerisier, la rosée matinale, l’herbe collante, le vent frais, le manteau de neige, autant de moments propres à chaque saison, qu’ils ont plaisir à retrouver chaque année. Ils sont tellement connectés à la nature qu’ils en ont presque fait un calendrier avec à chaque jour sa caractéristique. Ils ont remarqué la couleur du lever de soleil aux premiers jours de septembre, ou la fraicheur d’un soir d’été, et leur ont donné un sens poétique. Les saisons sont cycliques, chaque jour mérite d’être apprécié tel un délice de dieu, et chaque jour se doit donc d’être attendu avec impatience.

neige
Il neige aussi au Japon, décidément ils ont tout ces japonais !

Nulle trace dans le courant –

où j’ai nagé

avec une femme

Yamaguchi Seishi

Une ode au voyage et à l’instant présent

Mais pour capter ces instants de plénitude face à la nature, il faut vivre. Celui qui se terrera toute l’année sans se soucier du cycle des saisons, celui qui gardera sa routine hors du temps et des éléments, celui-là ne pourra jamais embrasser la beauté du haïku. Car le haïku ne se lit pas seulement à 23h dans un lit d’étudiant, éclairé par une lampe. Le haïku est un livre de voyage, à lire sur un hamac, à lire dans un bus en regardant les gens autour de nous, à lire le cul dans la neige. Et une fois que le haïku aura été lu dans de telles conditions, le lecteur pourra prétendre à le comprendre pleinement. Il n’est pas nécessaire de se la jouer globe-trotter, ce n’est pas l’objectif du haïku. Mais il est nécessaire de se connecter avec la nature, et pour s’y connecter, il faut essayer de la suivre, emprunter les chemins qu’elle balise.

hamac
J’aime aussi les hamacs !

Puis quand on a lu ce court poème, quand on a vécu par projection l’expérience de l’auteur, on le garde précieusement en son sein. Nul besoin d’en lire 50 par jour car on les oubliera. Il doit rester, unique, flottant dans la tête pendant quelques jours, le temps que la vie se fasse. Puis, avec de la chance, l’instant viendra se présenter, entre deux pensées dans nos cerveau occupé. La beauté viendra alors nous irradier, celle du quasiment rien, de l’impalpable. Ça sera invisible pour les autres, mais on l’aura vécue et on s’en souviendra. Et dès qu’on la vivra à nouveau, l’étincelle se fera, toujours de manière aussi inattendue, mais toujours aussi puissante. La bruine passée, alors qu’on reprendra la route, on s’imaginera comme un digne descendant de Basho.

Première bruine –

j’aurai pour nom

“le voyageur”

Matsuo Bashô

En somme, la culture japonaise concentrée en 5-7-5 syllabes

Le haïku est donc bien plus que quelques syllabes jetées à la volée. C’est un symbole de la culture japonaise, celle qu’on devrait garder et partager au monde entier. Car c’est ces petits assemblages de mots qui rendent la vie plus puissante. Les synesthésies, les silences, les références aux instants poétiques de la nature, toutes ces structures inventées par l’Homme sont le point de passage à une compréhension plus intense du monde. Et je crois pouvoir dire qu’on est quelques milliards à avoir besoin de ressentir ce monde, de ressentir que les mains de l’Homme peuvent aboutir à de la beauté et à quelque chose digne de la nature.

shinto

Domo arigato gozaimashita !

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