Quelle relation avoir avec les vêtements ? Pensées sur la consommation

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Dans la continuité du dernier article, on parle de méta-mode, c’est-à-dire ce qui se trouve après la mode. On va donc réfléchir ensemble, histoire de muscler un peu le cerveau. Je vous avoue que cette semaine je ne savais pas trop sur quoi écrire, puis j’ai eu une conversation avec Hans à propos du marketing, Sartre, et un truc qui m’a fait tiquer. Alors j’ai essayé de lui expliquer ma vision mais je pense avoir échoué, en étant trop extrémiste et sévère. Qu’à cela ne tienne, j’aime pas rester sur un gout d’inachevé, et je vais en profiter pour exprimer mon avis plus en détail dans cet article.

Une fois qu’on sait investir intelligemment…

Bon vous l’avez compris, cet article fait suite au dernier qui explique comment aimer la mode sans être un connard qui dépense de manière ostentatoire ses pépettes. Une fois qu’on a enregistré ça, ce qui n’est pas trop difficile car c’est seulement du bon sens, on en vient à se poser des questions un peu plus sérieuses. Du genre : je trouve que je donne trop d’importance à de simples bouts de tissu, suis-je victime d’une addiction ? Ou suis-je victime de la société de consommation ? Que faire pour intégrer ce plaisir dans ma vie, sans avoir la désagréable impression de me faire manipuler par des industriels conseillés par des analystes de tendance ? Puis-je simplement aimer mes vêtements ?

budget mode homme
Il suffit de cliquer sur l’image pour se faire une piqure de rappel !

On doit aimer un vêtement

Ben oui, bien sûr qu’on peut choisir de simplement aimer ses vêtements, avoir une relation affective avec ce bout de tissu. C’est d’ailleurs la première chose à faire pour se sentir en paix dans cette relation avec cette esthétique du vêtement. On retrouve là la pensée japonaise qui donne une âme aux objets dans la maison, jusqu’à les personnifier. L’idée doit être la même pour un vêtement. Quand on le porte on doit ressentir quelque chose. On doit être traversé par la vibration naturelle de ce vêtement. Comme toute entité dans ce monde, il possède ce qu’on pourrait appeler une vibration, c’est-à-dire une empreinte dans le cosmos.

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Maharishi fait partie de ces marques qui inspirent les bonnes vibes fréro

Petite parenthèse scientifique :

Ceux qui baignent un peu trop dans la spiritualité bas de gamme (mais réconfortante) acquiesceront et se lanceront dans des explications farfelues sur des notions mal comprises qu’elles auront lues dans des magazines douteux. Néanmoins, il est bon de savoir que les objets agissent sur nous, via le conscient mais aussi l’inconscient. Ainsi, notre expérience avec ce vêtement, ce que l’on sait de lui, ce que l’on sent, touche, voit, entend, tout cela bâtit une relation avec le vêtement. Dès lors on doit viser le plaisir de porter ce vêtement. En gardant néanmoins en tête que ce plaisir peut aussi s’inscrire dans quelque chose de malsain, si l’on éprouve par exemple le frisson du puissant qui enfile quelque chose qu’il sait être le seul capable financièrement d’avoir. L’objectif est donc le plaisir non intellectualisé. Juste l’instant.

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Acronym aussi, bon délire

Avoir vécu des expériences avec

Comment aimer un vêtement ? Au moment de l’achat, la condition sine qua non est la concordance avec les valeurs éthiques du vêtement : prix, confection, impact social et environnemental. Tout ça doit concorder avec les valeurs que vous avez en votre cœur. Mais une fois l’achat effectué, le plus dur reste à faire. Vous devez vivre avec ce vêtement, en faire votre compagnon de route dans cette jolie expérience qu’est la vie. Pour ça il doit coller avec votre style de vie, et donc être fonctionnel pour vaquer à ce qui remplit les heures de vos journées. Et c’est là que le bât blesse le plus souvent.

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Les habits que vous amenez pour un road trip tranquillou

Vous pouvez être déçus par la qualité à long terme de la couleur, la résistance des coutures, la longévité du tissu, la tenue du vêtement. Ou inversement vous pouvez être agréablement surpris par la qualité d’un vêtement pour lequel vous aviez des doutes ou vous ne vous y attendiez pas. Le révélateur le plus intransigeant est le temps qui passe, et tout ce qu’il implique. Si bien que rapidement vous vous formez un panthéon de vos vêtements préférés et vous ne mettez que ceux-là. Le reste, quasiment jamais. Eh bien c’est ça la technique pour sortir de tout ce que vous détestez dans la société de consommation, la manipulation des masses et toutes ces conneries : trouver des habits qui ont le cuir assez dur pour voir passer les années et les expériences.

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Par exemple j’ai un cargo Original Penguins qui m’a surpris par sa qualité

Ne pas les collectionner, chaque achat doit être justifié

La leçon dans tout ça ? Il faut sortir de la caricature occidentale, définie par la fuite en avant vers toujours plus de richesse et donc toujours plus de biens. Non, la stabilité n’est pas une décroissance. Certes, quand on regarde la macro économie, quand la croissance est à 0, on est en décroissance à cause de l’inflation monétaire. Mais nous on s’en branle de ça non ? Ça c’est pas à notre échelle, c’est pareil que la différence entre la physique quantique et la physique classique : les lois sont diamétralement opposées. Nous on est les petits électrons, on ne subit pas les mêmes lois que les grandes masses. Ce qu’on veut c’est la stabilité, autre nom pour la paix.

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Nous c’est la team Einstein !

Appliquée à la mode, cette notion de stabilité marche parfaitement. Un vestiaire ne doit pas à ressembler à un entrepôt Amazon, toujours à flux tendu, mais à une fourmilière. Les changements doivent être lents, réfléchis, et la masse totale toujours égale à celle de l’instant précédent. Dans cette situation, vous gagnez la chose la plus importante pour les industriels : la maitrise de votre pouvoir d’achat. Celui-ci n’est alors plus utilisé frénétiquement pour remplir le trou Sartrien (Sartre pensait que l’Homme a toujours tendance à remplir ce qui lui semble vide) créé par les pubs. Il est ainsi utilisé à bon escient pour remplir votre jauge de bien-être non plus seulement physique, mais moral et spirituel. Quelques maitres mots en guise de longue vue : pas d’achat vain, que du judicieux.

Pourquoi pas un brin de minimalisme

Cette discipline qui tend à nous sortir de la boulimie dans laquelle on se plonge instinctivement face à notre incompréhension de la vie est l’ennemi du publicitaire. Sauf qu’il est toujours difficile de se la jouer à la David face au Goliath que représente le système vorace du consumérisme. C’est pourquoi certains influenceurs ont lancé un mouvement, inspiré de la culture asiatique : le minimalisme. Il consiste à ne vivre que de ce dont on a besoin, en appliquant un système strict mais tenable car il inclut aussi une esthétique de vie. Suite au succès du livre de Marie Kondo intitulé La magie du Rangement, le syndrome instagram s’est abattu sur la tendance.

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Vous voyez l’idée

Ce que j’appelle le syndrome instagram c’est la sur-esthétisation de la vie, avec des photos idéalisées de vie idéalisées. C’est pas pour rien que ce qui marche le mieux c’est les fitness girls qui appliquent sur leurs photos une discipline de vie sans faille, mais toujours avec de belles images. C’est à peu près le même phénomène pour le minimalisme. Et malgré la vacuité grossière de ce délire, je pense que ça ne peut pas faire de mal. On est très loin de la pensée asiatique du rituel intime, donc à mille lieues de l’essence du minimalisme, mais tout ce qui tend à aider le progrès mérite d’être accueilli à bras ouverts. Alors pourquoi pas un brin de minimalisme, pour se sentir appartenir à une communauté, pour se sentir plus fort, et pour s’affranchir du consumérisme. C’est alors à ce moment qu’on est autorisé à ressentir le plaisir ultime et désintéressé du beau vêtement.

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Il faut chercher le plaisir du verre de bon vin

Est-ce que ce que l’on consomme nous définit ?

Bon d’accord, on a bien compris comment se sortir de l’emprise du consumérisme dans la mode. En développant une spiritualité et une relation avec le vêtement. C’est bien sympa tout ça mais ça soulève une nouvelle question : pourquoi on achète ces vêtements ? Ne serait-il pas plus judicieux de vivre de peu sur ce point et de se consacrer à autre chose ? Et n’est-ce pas applicable à toutes les autres choses qu’on consomme ? En bref, est-ce que ce que l’on consomme nous définit, est-ce qu’avoir c’est être, et être c’est avoir ?

Différence entre être et avoir, vivre/expérimenter/penser et posséder

Première réponse évidente qui vient à l’esprit assez facilement, être et avoir sont par définition parfaitement distincts. La définition de « être » nous ramène directement au cogito ergo sum de Descartes, je pense donc je suis. Être c’est la seule chose dont on est sûr, puisqu’on est assez certain de penser le monde. C’est l’essence de notre vie. Être ça implique aussi ne pas avoir été, et ne plus être. Ça nous place dans un questionnement existentiel de notre existence, de notre relation avec le cosmos, et donc de notre petitesse dans l’ordre des choses. Il y a trois choses dont on est sûr : on n’était pas, on est, et on ne sera plus. Être, au final, c’est vivre, expérimenter, penser, sentir, et c’est tout ce qui nous relie intimement au monde.

koala
Le koala a tout compris, il est lié au monde via ce câlin amoureux avec son arbre

Par contre « avoir » semble beaucoup plus une notion transitoire. Ce n’est pas pour rien que c’est l’auxiliaire du passé. De la même manière qu’on est sûr d’être et d’avoir été, on n’est pas forcément sûr d’avoir et d’avoir eu. Car avoir relève de l’interprétation, de l’image qu’on se fait du monde et des choses qui nous entourent. Les américains pensent posséder le ciel. Alors que les romains le voyaient comme le sanctuaire de leurs divinités. C’est là qu’intervient la notion de propriété, que seul l’Homme est capable de pousser à son paroxysme en pensant la terre comme sienne. L’Homme a inventé la propriété, tandis l’animal et le végétal ont expérimenté la vie avant l’Homme. On peut alors se dire que généalogiquement, être a existé avant avoir, et donc qu’être a engendré avoir. En somme, avoir c’est la possible illusion de la propriété, être c’est la certitude de la vie. On ne peut donc pas dire que les deux sont équivalents.

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CQFD

Néanmoins les deux sont liés

Mais, car il faut un mais, force est de constater que dans notre vie les deux sont particulièrement liés. Connard serait celui qui irait voir le sdf et lui dirait qu’il a de la chance car il ne possède rien et qu’il jouit pleinement de l’essence de la vie : il est, sans artifice. Car il y a bien une notion qui lie les deux verbes : le confort. C’est à ce moment que la difficulté apparait, car le confort est un concept relatif. On peut être plus confortable, moins confortable, confortable autrement, mieux, moins bien, moins souvent, plus souvent. Et c’est dans ce virage que l’humanité a déconné. Car c’est pour cette petite notion que nos ancêtres se sont écharpés (il n’y a que ceux qui sont au pouvoir qui font la guerre pour les idées ou le pouvoir, les soldats, eux, font la guerre pour ne pas perdre le confort qu’ils avaient acquis).

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Je ferais la guerre pour un hamac moi aussi (et le regard de ce chien)

Pourquoi le confort est-il donc ce qui lie avoir et être ? Car on EST confortable selon ce qu’on A. C’est une affirmation de bon sens, et les publicitaires, même s’ils manquent quelques fois (seulement quelques fois ?) d’éthique, ne manquent pas de bon sens. Le marketing est la discipline du bon sens. C’est de cette manière qu’ils arrivent à toujours nous faire miroiter toujours plus de confort, à créer donc un lien toujours plus fort entre être et avoir. Mais il faut se rappeler que c’est eux qui proposent, et nous qui disposons.

Comprendre la complémentarité pour mener une vie philosophique

C’est pourquoi il ne faut pas rejeter en bloc le fait que l’être et l’avoir soient si bien reliés par le confort. Au contraire, il faut en être conscient et le mettre à profit pour mener une vie philosophique. Pas besoin d’être lettré pour être philosophe, il suffit d’exercer son bon sens aussi bien que l’exercent ceux qui veulent nous dominer. Non, c’est pas parce qu’on ne possède rien qu’on vit mieux, et c’est n’est pas non plus parce qu’on vit une vie de confort qu’on vit mieux. Tout est question de placer le curseur à un endroit qui correspond à nos valeurs. Il n’est pas interdit de constater qu’on vit dans trop de luxe et de vouloir s’en débarrasser. Il n’est pas non plus interdit de vouloir s’endetter pour s’acheter une voiture car elle nous apporterait un confort non négligeable.

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Là par exemple il y a un peu trop de richesse

Le but est de ne posséder que ce dont on a réellement besoin pour être confortable. C’est alors qu’on peut s’adonner à ce pourquoi on est fait : être. Cicéron a dit : « Si vous possédez un jardin et une bibliothèque, vous avez tout ce qu’il vous faut. ». Mais parle-t-il du reste ? Du confort d’un bon lit et d’un toit ? D’une repas chaud cuisiné avec ses proches ? Je suis d’accord avec sa phrase, et je rajouterais : « [Ayez assez pour être confortable, et] si vous possédez un jardin et une bibliothèque, vous avez tout ce qu’il vous faut. ».

légumes
J’ai trouvé le sens de la raison qui m’entraine

Concluons donc en l’appliquant aux vêtements

Alors, sachant ça, est-il possible de sortir de l’étau des grandes enseignes qui se jouent de nos désirs pour nous faire acheter leurs merdes ? Sans aucun doute, bien sûr ! Il suffit de comprendre que le vêtement ne nous définit pas, que le plus important c’est qu’il nous accompagne dans notre plaisir de vivre. Et si, ô miracle, enfiler un habit d’exception nous permet de décupler ce plaisir de vivre, alors je ne vois pas pourquoi s’en priver.

consommation mode homme
Domo arigato gozaimashita !

 

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